JEAN-MARIE VIANNEY – Le monde de l’art et de la culture africaine dans la cour des grands

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

JEAN-MARIE VIANNEY – Le monde de l’art et de la culture africaine dans la cour des grands

Jean-Marie Vianney, journaliste et affilié au Conseil National de la Presse et des Médias Ethniques du Canada est né au Cameroun à Douala, la capitale économique du pays. Il est membre fondateur des organismes Coalition des Noir.e.s Francophones de l’Ontario(CNFO) et du Conseil de la communauté  Noire de Gatineau.  Il est photojournaliste, acteur communautaire pluridisciplinaire. Il est arrivé au Canada comme étudiant étranger à l’Université Saint-Paul dans les débuts des années 90 et il a fait ses études en communications sociales et actuellement en train de faire une maitrise et préparer la rédaction de son livre. Il est dixième d’une famille de douze enfants.

Vous êtes fils d’une grande famille et de la communauté !

Ma famille est sur tous les continents, j’ai un frère ici et nos enfants sont tous nés au Canada, mes sœurs sont en France et vivent en Europe, et mes frères aînés sont encore au Cameroun. Très tôt je m’implique dans le milieu de la radio communautaire, des médias et la francophonie depuis plus de 20 ans dans la grande région de la capitale nationale. J’ai toujours considéré mon parcours comme étant le témoignage de cette réalité au sein de la francophonie ontarienne et canadienne. Actuellement directeur exécutif de M9Medias|Groupe Afrique plus et agent de liaison de la ville d’Ottawa pour le projet Vanier Culture en action. Je siège également sur les conseils d’administration de plusieurs organismes : CESOC, CICAN, ACAO, UNIQUE FM et Les Éditions L’Interligne à Ottawa.

En moins d’un mois, deux artistes de renom, A. MABELE et M. DIBANGO, quittent le monde, emportés par le coronavirus: que ressentez-vous ?

 En effet, la liste des décès est énorme et n’en finit plus…Manu Dibango, Aurlus Mabélé, Pape Diouf, NST Cophies, Tony Allen, Kade Diawara, Kani Dambakaté,…Mory Kanté qui vient aussi de mourir de longue maladie. Je voudrais d’abord profiter de cette opportunité et ce privilège que tu m’offres d’adresser mes sincères condoléances à toutes les familles endeuillées durant cette pandémie.

C’est un sentiment de tristesse et de colère, à chaque fois on se pose la question, pourquoi eux et maintenant? C’est aussi la démonstration de la fragilité de la vie sur terre, comme disait ma regrettée maman, je la paraphrase ici; elle disait que la mort était comme la pluie, qui quand elle tombe, elle tombe sur tous les toits. Je trouve la disparition des toutes ces personne vraiment dommage et représente une grande perte pour les familles, les fans et le monde artistique. J’espère que bientôt nous allons mettre nos cerveaux à contribution pour trouver un vaccin à cette pandémie.

Aurus Mabélé, originaire du Congo Brazzaville et Manu Dibango, du Cameroun laissent derrière eux un héritage incalculable, comment le gérer désormais ?

Tous ces artistes, nous laissent un grand héritage artistique et musical comme tu le dis et un grand vide. Comme plusieurs avant eux, les œuvres qu’ils laissent vont continuer. J’espère que nous allons travailler d’arrache-pied pour que, une fois le déconfinement et la pandémie passée, nous puissions leur rendre hommage comme il faut, signe de notre reconnaissance de leur contribution. C’est pour cette raison que sous le leadership de ma collègue Yvette Yende Ashiri, nous ici à Ottawa, nous avons souhaité faire un hommage virtuel avec le projet Canada Live Hommage aux artistes Manu Dibango et Aurlus Mabélé sur Facebook de manière virtuelle. Nous avons été honorés lors de cet évènement virtuel d’avoir Laetitia, la fille de feu Aurlus Mabélé qui nous a parlé de son père dans un témoignage émouvant.

Leur musique aux racines africaines a envahi le monde entier: deux artistes au cœur généreux, prêts à partager leur talent, leur savoir-faire?

Très vrai, leur musique restera gravée dans nos mémoires et au-delà de notre temps. Je pense ici à tous les hommes et femmes ayant travaillé avec eux. Les personnes qui ont été leur source d’inspiration, ceux qui ont supportés leur travail et crues en leur talent. Ils ont été sans contestation les grands ambassadeurs du continent africain. De par leurs histoires, les thèmes de leur chanson et les rythmes ils ont positionné le monde de l’art et de la culture africaine dans la cour des grands.

Quels souvenirs gardez-vous de vos rencontres respectives?

Je n’ai pas eu la chance de le rencontrer personnellement Aurlus Mabélé que par sa musique et ses œuvres. Dans le cadre de mon travail, comme journaliste j’ai tout de même senti la présence de sa personne et son aura à chaque fois que je me rends au mythique Club Ballatou à Montréal, car vous pouvez voir et apprécier des images et les photos de lui sur scène sur le mur des stars de ses multiples spectacles au Festival des Nuits International les Nuits d’Afrique sa joie de vie est frappante. J’invite d’ailleurs votre lectorat à y faire un tour quand ils se rendra à Montréal. Un des aspects marquant d’Aurlus Mabélé c’est d’avoir révolutionné le monde de la mode en Afrique avec ses collègues ils ont mis sur pied le phénomène de la SAPE (Société des Ambianceurs et Personnes Élégantes) au Congo Brazzaville avec les Jo Ballard, Pierre Belkos, Papa Wemba et bien d’autres. Un mouvement pour certain qui a pris naissance dans les deux Congo et a vu son envol en Europe et particulièrement en France et en Belgique dans les années 1980 et reconnu aujourd’hui mondialement.

Mais vous avez ri avec Manu Dibango…

En revanche, pour Manu Dibango mes deux rencontres avec lui ont eu lieu à Montréal et à des moments et contextes différents, en spectacle dans le cadre du Festival International les Nuits d’Afrique et dans le cadre d’un forum Afrique Expansion ou il recevait un prix mais je dois souligner que les deux moments sont restés inoubliables. Dès que je lui ai dit que j’étais né à Douala au Cameroun, il était très content de savoir que j’étais dans les médias. Après l’entrevue, Il m’a parlé en langue Douala et en français comme si nous nous connaissions avant et comme un grand-frère nous avons alors commencé à parler en langue douala, qui est la langue du groupe ethnique de ma mère.

Comment ces deux artistes et leurs œuvres ont marqué l’homme, le journaliste, le frère, le compatriote, l’ami que vous êtes?

Concernant Manu, je me souviens de sa générosité avec les journalistes, il a répondu à toutes nos questions, même les plus polémiques. Manu était disponible, un homme simple. À aucun moment il ne m’a démontré ni donné l’impression d’une différence de classe entre lui et mes collègues, ni de statut entre lui et moi. Et dans nos discussions je me souviens de son rire!

Un rire inoubliable ?

Mémorable! Naturel! Vrai! Sa manière de raconter les histoires, ses anecdotes, sa voix. Nous sommes sortis de l’hôtel de la rue Sherbrooke ou s’était déroulé la conférence de presse ensemble, il disait avoir envie de prendre une marche. Il me demanda aussi la distance entre Montréal et Québec; la prochaine ville dans laquelle il devrait se rendre pour un spectacle. Nous nous sommes séparés en l’invitant à Ottawa et lui glissant à l’oreille que nous étions la capitale du Canada et à deux heures de Montréal. Il me promit de le faire si l’invitation lui parvenait et nous nous sommes séparés chacun de son côté, lui pour sa marche le long de la rue Sherbrooke et moi de mon côté à mes autres activités avant son spectacle ce soir, là.

Malheureusement cela n’a pas été le cas avec Aurlus Mabélé…

En ce qui concerne Aurlus Mabélé, comme je le rappelais plus haut n’ayant pas eu la chance de le rencontrer professionnellement et personnellement, ses œuvres et son travail resteront à jamais comme son héritage à toutes les générations et amoureux de la musique.

On n’a pas dansé à leur enterrement, à cause de la pandémie, les médias sociaux leur rendent la vie: hommage des temps modernes?

Avec les mesures sanitaires actuelles et la pandémie qui bat son plein, nous devons observer les consignes de distanciation afin d’éviter la propagation de la maladie. Les moments de rassemblement et d’hommages se sont plus déroulés dans les réseaux sociaux et les médias. Mais je sais que d’ici et là, lors que les choses reviendront à la normale je sais que partout ailleurs un hommage digne et nécessaire sera rendu pour souligner leur contribution, leur mémoire et leur dire merci.

Les fans se rassembleront-ils un jour, une fois la pandémie passée, pour leur rendre une dernière standing ovation?

Je crois que oui, les fans, les admirateurs et amateurs de la culture et des arts rendront un hommage mérité à tous ces artistes, hommes et femmes de culture morts pendant cette pandémie de la Covid-19 qui ne cesse de faire des ravages partout au monde. J’image alors comment tous ces artistes nous regarderont de là-haut en signe de repos bien mérité.

Un souvenir particulier et inoubliable que vous avez toujours gardé dans votre cœur ?

Les pas de danse et l’habillement de l’artiste Aurlus Mabélé et le rire généreux et perçant de Manu Dibango et sa simplicité.

Un dernier mot?

C’est vraiment dommage, le vide que ces artistes et toutes les victimes de cette pandémie de la Covid-19 laissent pour donner suite à leur départ. Mon souhait serait de trouver un mécanisme qui permettrait de les reconnaitre dans leurs pays respectifs. Certains ou souffert de la précarité; abandonnés par tout le monde et laissez à eux-mêmes ce qui est triste selon moi. Cette manière de finir une vie alors que nous avons passé le temps à servir est déplorable. Je suggère que le monde artistique et de la culture se restructure mieux et permette aux artistes de vivre de leurs œuvres. Nous avons aujourd’hui plusieurs manières innovantes qui peuvent et doivent être intégrées à la gestion des artistes et du monde culturel.

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo