SHERYL GAMBO – Notre première identité, notre fierté

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

SHERYL GAMBO – Notre première identité, notre fierté

Sheryl Gambo, artiste-musicienne congolaise nait à Pointe-Noire, dans la ville marine. Elle y vit jusqu’à l’âge de treize ans avant de rejoindre Brazzaville où vit sa mère, séparée de son père. En fait, elle est une enfant de Pointe-Noire adoptée par Brazzaville. Une bonne partie de sa famille réside toujours à PointeNoire où elle a commencé son premier cycle scolaire.

Elle a juste neuf ans quand elle est piquée par la passion artistique. Elle compose déjà des petites chansons et affectionne celles des américains Michael Jackson, Tina Turner, Madonna et de la sud-africaine Myriam Makeba.

Sheryl Gambo passe des heures à chanter seule, applaudie par ses frères et sœurs, son premier et fidèle public : « Pour moi, c’était tout un concert !» se souvient-elle.

Aujourd’hui, elle chante la femme, l’enfant, l’amour, Dieu, la paix, l’environnement, la famille… selon son inspiration.

Qu’avez-vous fait une fois à Brazzaville?

Arrivée à Brazzaville, pour canaliser mon énergie, ma mère m’a fait intégrer dans une chorale. Et très vite, j’ai été repérée par un pianiste qui m’a permis de développer cette passion en me faisant chanter dans tous les styles de musiques : Salsa, zouk, soul, jazz, RnB, rumba congolaise… Dans la foulée, un groupe est créé : Le Majestic Bamba. J’y chante avec un petit groupe d’amis. Et c’est à ce moment que je commence à faire la scène et que la passion pour la musique prend le dessus sur mes études. Au final, la musique est devenue ma profession car je suis aussi bien affiliée à la Sacem, en France, qu’au Bureau congolais des droits d’auteurs en tant qu’artiste professionnelle. Je mène parallèlement quelques activités commerciales afin d’être toujours active en dehors de la musique.

Et si vous nous parliez de ce kidnapping à votre encontre : Quel âge aviez-vous à cette époque ?

C’est un évènement qui m’est arrivé effectivement, une tentative de kidnapping par un voisin européen qui, le soir, assis dans son jardin, m’écoute souvent chanter. En outre, à travers les claustras, il me demande de chanter pour son plaisir. Il apprécie ma précocité dans le chant pour une petite africaine de 10 ans ou 11 ans qui n’a jamais été dans une école de chant ! C’est ainsi qu’un jour, il décide de m’appâter et m’emmène pour que je parte avec lui en Europe. Pour lui, j’étais une « Vanessa Paradis noire ». Heureusement, mes parents l’ont vite rattrapé à l’aéroport. C’est là que s’est également arrêté son rêve de faire de moi une star noire en Europe. Heureusement pour moi également, car je ne sais ce qui aurait pu m’arriver.

Effrayée, anéantie, angoissée après une telle situation ?

Je ne sais plus, les souvenirs sont lointains. Au départ l’enfant que je suis ne comprend pas, dans la mesure où c’est un voisin faisant partie de mon environnement quotidien qui me le demande. C’est après, compte tenu de la colère de mes parents, que j’ai réalisé le danger. Heureusement aussi que le temps fait oublier ces événements qui relèvent désormais de l’histoire de mon parcours d’artiste. Depuis cet événement je n’ai plus entendu parler de mon kidnappeur. Mes parents ont tout fait pour que je n’y pense plus. 

Quand aviez-vous décidé de vous lancer dans la chanson : Une influence au sein de la famille ?

Je ne pourrais dire que c’était une décision à un moment de ma vie. Je dirais plutôt que je n’ai pas choisi de chanter, c’est plutôt le chant qui m’a choisie. Car j’ai l’impression que j’ai toujours chanté depuis ma naissance. J’y ai été presque destinée. D’ailleurs, mes amis d’enfance ne sont pas étonnés de me voir faire une carrière d’artiste. Ils auraient été surpris de me voir par exemple devenir infirmière ou avocate. (Rires)

Chantez-vous solo ou avec un groupe ?

J’ai une carrière plutôt solo. Bien entendu, il me faut des instrumentistes et des choristes que je choisis en fonction de leur talent, de leur sérieux et aussi de leur passion pour la musique quand j’organise un concert.

La composition de vos chants est-elle une inspiration personnelle, sujette à des situations impromptues ou avez-vous des paroliers spéciaux ?

Mes chansons sont d’abord des compositions et des inspirations personnelles. Je chante des histoires vues et vécues dans mon entourage. Il m’arrive aussi d’avoir régulièrement des inspirations de musique religieuse comme Elikia dans mon premier album Lemoyassa, Nzambé dans le deuxième album Edy tsia mboa, ou Yokela nga dans mon dernier album O’kerah. Mais il y a des chansons qui m’ont été également suggérées.

Des chansons suggérées ?

Oui et c’est le cas des reprises modernisées de Mwana Nzessi et Ma Ngala qui sont les chansons de feu Emile Oboa, grand compositeur de « La chorale des Piroguiers ». Toutefois, même pour les rares chansons qui me sont proposées par des paroliers, j’y apporte toujours ma touche et mon petit texte. C’est le cas de Water, doublement primée en 2019, Prix de la Créativité et Prix du Public de Beyond Music, Fondation artistique cofondée par Tina Turner. La chanson a été écrite par une parolière américaine, Kate Northrop, la musique par Eduard Glumov, un Kazakh, mais j’y ai introduit des lyriques en langue mboshi et des sonorités vocales du Congo Brazzaville, venues de nos régions, voire de la forêt dense équatoriale, c’est-à-dire chez nos compatriotes autochtones.

Pourquoi chantez-vous quand vous pouvez sculpter, dessiner, peindre, photographier ou écrire ?

On dit souvent que l’on ne donne que ce que l’on a. Pour sculpter, dessiner, peindre, photographier ou écrire, il faut avoir les moyens pour s’acheter les outils indispensables pour ce type d’art. Or pour chanter, on n’a que besoin de sa voix. C’est comme si vous demandiez à un enfant vivant à Kakamoéka pourquoi préfères-tu jouer au foot plutôt que de faire du tennis ? Il vous répondra « qu’il me suffit de me fabriquer un ballon avec des habits usagers et de jouer même pieds nus ». Or, pour jouer au tennis il faut les raquettes, les chaussures et le terrain adéquat. Chez lui il n’en trouvera pas. (Rires)

 Chantez-vous pour faire avancer la cause des femmes, des enfants, des albinos, par exemple ?

Mes thématiques portent sur toutes ces questions. Il est difficile de chanter que des choses irréelles lorsqu’on vit dans un pays comme le Congo. Un beau pays mais avec tous ses problèmes, toutes ses peines, toutes ses souffrances. Dès mon premier album cette préoccupation apparaît. Une de mes fans françaises m’a demandé une fois la traduction de mes chansons. Une fois qu’elle a vu les textes, elle m’a demandé pourquoi j’ai tant de chansons tristes et touchants ?

Qu’avez-vous ressenti alors face à cette demande ?

C’est à ce moment que j’ai compris que, sans le savoir, mon inspiration est teintée de tristesse. Par exemple, mon premier album s’intitule Lemoyassa ou Cessons d’abord. C’est-à-dire cessons les hostilités, la haine, le déchirement et bâtissons notre pays.

Le deuxième Edy tsia mboa ou C’est au village. C’est l’histoire d’un chef de village qui maltraite les autochtones jusqu’au jour où il tombe gravement malade. La médecine moderne, la pharmacopée bantoue n’a réussi à le guérir. Il a dû faire recours aux autochtones. Mais ces derniers ont refusé de le sauver, alors qu’ils ont le remède pour le traiter. C’est un appel à l’acceptation de l’autre avec ses différences.

Dans mon dernier album il y a des chansons comme N’abandonne pas pour inciter les jeunes à croire à leurs rêves et à toujours travailler malgré les difficultés. Je dis stop appelle à la préservation de l’environnement pour les générations futures. Tem’seh ou Essuie tes larmes s’adresse spécialement aux femmes qui doivent garder le sourire et affronter la vie.

Une pensée pour les Albinos ?

Je soutiens toutes les actions humanitaires comme la lutte contre les discriminations à l’égard des Albinos. Je viens toujours en appui à mon frère Johny Chancel pour cette cause. En 2012, j’ai également composé la chanson Telema ou Lève-toi, pour le Fonds des Nations Unies pour la Population, pour inciter les femmes à participer aux élections afin d’occuper des fonctions politiques et défendre la cause de la femme. Sur la question de l’engagement, mon implication est presque sans limite.

 Seriez-vous intéressée de quitter le chant profane pour le chant chrétien ?

Je ne sais faire la distinction entre chant profane et chant chrétien car je pense que le don de chanter vient de Dieu. Aussi, dans tous mes albums je chante déjà Dieu. Enfin, que l’on chante uniquement Dieu ou que l’on chante Dieu et la société, ou encore que l’on chante seulement ‘’le monde’’, on est tous dans un business. Ceux qui chantent uniquement Dieu ne le font pas gratuitement et leurs concerts coûtent parfois plus cher que ceux des artistes qui chantent, soi-disant, ‘’le monde’’. En fait, nous sommes tous des artistes professionnels et nous vivons de cet art. Nous recevons l’argent grâce au chant. Or, l’argent n’est pas de Dieu. Il est du monde. Je me souviens encore du « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » de Jésus dans Luc 20 :25. Donc, pour moi ce débat n’a pas de sens.

Avez-vous le soutien de votre famille, de vos amis de vos sponsors ?

Je n’ai pas de sponsor dans ce métier de musique. Ce sont des efforts personnels. Mes deux premiers albums ont été produits par la maison DeeSoul qui m’a permis de me faire entendre au Congo et au-delà. A l’issue de ce contrat, j’ai pris en mains ma carrière. J’ai pu mettre sur le marché O’kerah qui est une production personnelle à 100%. Au moins, j’ai le soutien moral de ma famille et de mes amis. Pour eux c’est une fierté. 

Comment préparez-vous vos concerts ? Aviez-vous déjà chanté hors du Congo et quels sont les impressions que ces spectacles vous laissent ?

Je n’ai pas un rituel particulier pour préparer les spectacles. Juste choisir les chansons à exécuter et faire des ajustements avec des artistes qui m’accompagnent. En fonction du spectacle, on peut voir s’il faut faire appel aux danseurs. J’aime bien donner la chance aux jeunes brazzavillois amoureux de danse mais manquant d’espace d’expression. Pour les prestations à l’étranger, j’en ai fait dans plusieurs pays en Afrique, en Occident, en Amérique latine et même dans les Émirats. J’ai joué en RDC, Au Sénégal, en Afrique du sud, à Madagascar, en Pologne, en Allemagne, au Brésil, au Qatar… Ce sont de très bonnes expériences qui permettent de faire découvrir la musique congolaise à d’autres publics. Le public apprécie énormément puisque dans ces pays j’ai aujourd’hui des fans qui me suivent de près.

Quels sont les musiciens congolais qui vous marquent (homme ou femme), d’hier à aujourd’hui ?

Malheureusement, j’ai été très peu influencée par la musique congolaise. Cependant, j’aime écouter Jean Serge Essous, Emile Oboa. Leurs musiques m’emportent et me touchent jusqu’à ce jour. Sinon, il y a aussi Abeti Masikini qui m’a quelque peu influencée. J’aimais sa présence scénique. Elle incarnait quelque chose. Toutefois, les grandes sœurs comme Mamie Claudia et Pembey Sheiro étaient celles qui nous donnaient, à nous filles, l’espoir qu’on peut essayer de faire entendre notre voix dans cet univers très masculin. C’est donc dire que naturellement elles m’ont aussi influencée. Mais, globalement, j’ai été influencée par les musiques d’ailleurs que j’essaie aujourd’hui de mélanger avec les sonorités de chez nous.

Faites-vous partie de l’union des musiciens du Congo ? Que tirez-vous de cette association ?

Je ne dirais pas que je suis la plus active de cette organisation, mais j’en suis une sympathisante. Quand j’ai du temps, je prends part à ses activités. Dans le contexte de la culture de notre pays, cette association est importante pour des revendications sur la condition de l’artiste congolais qui souffre malgré son talent. Nous sommes un pays plein de talents artistiques, mais notre musique peine à briller au-delà de nos frontières. Mais dans notre pays, la musique étrangère est privilégiée et domine. L’Union des Musiciens Congolais est une voix nécessaire dans ce pays. Elle se bat beaucoup pour les droits des artistes. J’espère que nous y arriverons un jour.

 L’artiste musicien de l’orchestre « Bantous de la Capitale » Nganga Edouard vient de quitter la scène mondiale : que ressentez-vous à propos de ce voyage sans retour ?

Papa Edo Nganga était devenu l’ancêtre vivant de la musique congolaise moderne. J’avais l’impression qu’il était devenu immortel. Heureusement, les artistes ne meurent jamais, mais se retirent seulement de la scène. Son œuvre est à jamais éternelle. J’ai été personnellement peinée car je le croisais souvent lors des concerts où parfois je passais avant les Bantous de la capitale. C’était toujours un plaisir de le voir avec ses cadets. Qu’il repose en paix car il a tant donné pour la musique congolaise !

Des projets ?

J’ai plusieurs projets, mais pour l’heure je les mûris encore. Et je tiendrai au courant au fur et à mesure. Le monde d’aujourd’hui est tellement imprévisible qu’il est difficile de faire des projets et d’être sûr de les réaliser.

 Publierez-vous un jour toutes vos chansons ?

Toutes les chansons que je compose, en tout cas la majorité d’entre elles, sont déjà publiées. Elles sont disponibles un peu partout sur support CD. A défaut, elles sont téléchargeables sur les plates formes de streaming. On y trouve plus de 30 chansons composées ou chantées par moi. Je ferai autant pour les prochaines.

 Sheryl Gambo : un nom de scène ?

Absolument. C’est pour moi une manière de dissocier la vie privée de la vie professionnelle. Car hors scène l’artiste n’est plus la même personne. Il est parent, frère, sœur, enfant, époux, épouse.

Qui confectionnent vos tenues de scène et fournit vos accessoires ?

Je n’ai ni habilleur, ni couturier attitré. Je fais mon shopping seule et je sollicite quelques couturiers en fonction de la tenue que je veux faire confectionner. Les accessoires, je les commande ou je les achète à l’étranger lors de mes différents voyages.

Un souvenir d’enfance qui vous marque encore ?

Les souvenirs d’enfance, j’en ai des milliers. Il m’est difficile d’en trouver un. Peut-être quand, à Pointe-Noire, mes amis d’enfance s’attroupaient autour de moi pour me voir chanter. Et aujourd’hui ils me le rappellent encore.

Le mot de la fin ?

Mon dernier mot est que les Congolais pensent à consommer la culture congolaise. C’est elle notre première identité, notre fierté. C’est en consommant congolais, alimentairement et artistiquement parlant, qu’ils vont soutenir les artistes et c’est ainsi qu’ils porteront haut nos couleurs.

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo