Raïtel Yengo ou Raïssa Damba – Je préfère poser des questions

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

Raïtel Yengo ou Raïssa Damba – Je préfère poser des questions

Son nom a connu des mutations dues aux fantaisies personnelles et au changement de son statut patrimonial. En fait, à la naissance, elle est Damba Kiessé Daline Raïssa. Durant tout son parcours professionnel jusqu’en 2010, elle signe sous l’appellation de Raïssa Damba. A son arrivée à Radio Mucodec, elle se rend compte qu’elle n’était plus la même personne. Vu qu’il était question qu’elle soit polyvalente : Faire le reportage, l’animation, la technique, l’émission, sans assistance. Elle était là devant un autre cap de sa vie qui nécessitait qu’elle se dépasse physiquement et psychologiquement. Voilà l’irruption de Raïtel Yengo, qu’elle ne va pas décortiquer ici. Et, son mariage en octobre 2011, fait d’elle Madame Ntiakoulou née Damba Raïssa. Malgré son nouveau statut, elle a toujours gardé mon nom de presse, Raïtel Yengo qui fait d’elle la coqueluche des culturels. Avec le pseudonyme Raïtel Yengo, elle devient une légende, une référence dans la sphère culturelle congolaise. Donc, dans le cadre professionnel, elle préfère garder le pseudonyme de  Raïtel Yengo.

De l’école primaire à la Radio Mucodec, tout un parcours !

Mes études primaires, je les ai faites à l’école Mayindou, située jusqu’aujourd’hui à la mairie de Mfilou. Les classes de 6ème et 5ème au CEG Ngamaba, qu’on appelait aussi ‘’Bissinzila’’, toujours à Mfilou. Ensuite rejoignant mon défunt papa affecté un an avant dans le district de Goma Tsé-Tsé, dans le Pool, je passe les deux prochaines années scolaires dans Goma tsé Tsé Gare. Revenue à Brazzaville avec mon BEPC en poche, je suis la première génération du Lycée de Mfilou en 1994-1995. Licenciée en journalisme à l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville en 2001. J’ai commencé à travailler la même année pour les organes de presse de la place. De fil en aiguille les magazines Nouveau Stade, Nzélé et Fémina, pour la presse écrite et Radio Liberté et Radio Rurale avant d’être journaliste polyvalente à Radio Mucodec depuis janvier 2011. Et au quotidien, je n’hésite pas à écrire mon histoire pour chaque activité culturelle qui se tient au pays soit pour le reportage, soit pour la modération.

Parlez-nous de vos débuts à la radio  

Pendant notre formation à Bayardelle, les enseignants nous répétaient qu’un journaliste doit commencer sa carrière par la presse écrite pour mieux se forger. J’ai donc affuté mes armes au journal le ‘’Nouveau stade’’, spécialisé en sport, Nzélé magazine de la femme et Fémina en information générale. Pendant que je me débrouillais à Nzélé, j’apprends un appel du côté de Radio Liberté disant qu’ils avaient besoin des journalistes en Kituba, l’une des deux langues nationales du Congo Brazzaville. Comme j’étais parmi les meilleurs de ma génération en Kituba à l’université, j’ai pris la perche. C’est de cette manière que je deviens journaliste à Radio Liberté, service Kituba. J’ai commencé par la rédaction des dépêches étrangères. Très vite, les reportages se sont collés à moi, parce que déjà outillée  grâce à mon expérience de la presse écrite. Sans trop de transition, j’intervenais au journal en direct ensuite présentais seule une édition. Mon statut à la radio était tellement instable, que je décidais de quitter une année après, pour la radio rurale encore appelée Canal Fm.

Avez-vous été inspirée par quelqu’un ?

Non. Personne ne m’a inspirée. Dans l’enfance, la rumeur disait que les femmes journalistes étaient des éternelles divorcées. Or moi, je rêvais toujours d’une vie de famille ; un mari et les enfants vivant en paix. Donc, je n’y pensais jamais ! Plutôt je voulais être hôtesse de l’air ou gendarmette. Mais après, mon Bac en 1997, je reviens à Brazzaville sans repère, sans orientation, je me fie à mon instinct qui me conduit en Sciences et Techniques de Communication, à l’université Marien Ngouabi. En tout cas, je ne regrette pas cette force de choses. Malgré ma profession, je vis mon rêve de mère et épouse. Dieu merci ! Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai aucun modèle, mais j’écoute les émissions et autres programmes de mes collègues d’ici et d’ailleurs, question de me remettre en cause et réorienter mes interventions à l’antenne.

Le métier de chroniqueur culturel vous demande d’être présente sur plusieurs fronts, cela a-t-il un impact sur votre vie privée ?

Je pense que dans la vie rien ne vaut l’organisation. Sachant que la femme est la centrale de la maison, je joue sur l’anticipation pour que ni mon travail, ni mes enfants, moins encore mon époux ne soit lésé. Par principe, c’est rare que je me rende à une activité imprévue. Quand je suis rentrée tard un  jour à cause d’un spectacle, d’un festival ; le lendemain, je me déploie le jour afin de rentrer tôt chez moi, parce le métier oui, mais la famille aussi. Dans ce sens, tout ce que je propose aux auditions donne l’impression que je dors parfois dehors à la recherche de l’information, loin s’en faut ! En fait, je me dis toujours que si mes programmes familiaux et professionnels ne connaissent aucun chevauchement, c’est parce que je suis l’ennemie jurée de la procrastination. Mes activités prévues ne connaissent un report que quand cela s’impose, sinon je ne remets pas à demain ce que je peux faire aujourd’hui, et au départ, je ne programme que ce qui est faisable et objectif. C’est le réalisme, la promptitude et l’anticipation qui sont mes forces.

La radio vous rend-elle plus  épanouie  ?

C’est mon défunt père qui a fait de moi une femme épanouie. Déjà à la maison en famille, pour certains sujets, papa demandait à chacun de nous de donner son point de vue. La radio a en réalité fait de moi une femme publique qui ne passe plus inaperçue et décroche un rendez-vous sans trop d’embuches. Grâce à la radio aussi, je suis informée des rencontres scientifiques qui me permettent de confronter ma vision à celle des autres. Et pourquoi pas de m’adresser à un large public sans sortir du studio. Ce que je pense en tant que femme pour la cohésion sociale, le développement économique et le bien-être, je l’exprime à la radio. Avec la radio, je fais la promotion des bonnes manières sans dépenser un seul sou. Même si aujourd’hui les auditeurs n’attendent que la musique et sont hostiles au commentaire des journalistes. Et l’avantage avec Radio Mucodec, nous ne sommes ni dans la politique, ni la religion, donc les auditeurs trouvent un refuge en écoutons la 100.3 FM ou www.mucodec.com, Radio Mucodec.

Le plateau de votre émission Reflet culturel a vu défiler des dizaines d’invités, y en-a-t-il  qui vous aura le plus marqué ?

Je dirais des centaines, puisque l’émission aura 10 ans en septembre 2021. Ils sont nombreux qui m’ont marquée. C’était une joie pour moi de recevoir Mbuta Loumingou que je regardais à la télé avec la comédie dans le groupe Moléndé, alors à l’école primaire. Il est une bibliothèque à consulter. Deux dames que je pense, peuvent booster la culture, il suffit qu’on leur donne les moyens de le faire. Puisqu’elles communiquent et travaillent effectivement. Il s’agit de la slameuse Mariusca Moukéngué et la plasticienne Rhode Bath Shéba Makoumbou. J’ai été aussi marquée par le passage des écrivains et africanistes Obambé Gakosso et Julien Makaya Ndzoundou qui nous conduisent vers l’appropriation de l’histoire africaine. Yvon Wilfreid Lawalet-Mandat est aussi un écrivain et homme de théâtre dont l’intervention rôde dans les pensées de ceux qui ont la chance de l’écouter, comme moi.

En tant qu’animatrice culturelle, quelle lecture faites-vous de la culture au Congo ?

Ceux qui soutiennent que le Congo est un pays culturellement prolifique ont intégralement raison. Vous imaginez que je passe une grande partie de mes heures dans la culture quelle que soit la discipline. Les artistes de chez nous, je les appelle ‘’les volontaires’’ au sens congolais. C’est-à-dire des gens qui font la culture par amour sans aucun revenu, et le font bien. Les organisateurs des festivals le font sans budget en espèces. Ils utilisent les moyens du bord et se contentent du volontariat des artistes participants locaux. Par ailleurs, j’affirme sans risque de représailles que le public congolais aime sa culture. Il semble absent dans les rencontres culturelles parce qu’il est sous informé. Une tâche qui revient aux pouvoirs publics et la presse que je représente.

Pensez-vous que les autorités de tutelle y accordent un grand intérêt ?

Même les yeux fermés, l’opinion nationale vous dira que la culture n’est pas une priorité pour les autorités congolaises. Ça ne se prouve pas, ça se vit. Les réalisateurs et les musiciens ne bénéficient d’aucun accompagnement de la part des pouvoirs publics pour la diffusion de leur création à la radio ou à la télévision. Cette action ne nécessite pourtant aucune sortie de fonds, il suffit d’une note de collaboration entre le ministère de la culture et celui de la communication, le tour est joué. Mais hélas ! Du côté de la littérature, pas d’action allant dans le sens de la promotion du livre. Il est difficile de tout étaler. Les faits sont tangibles. Absence de salles de spectacles, salle de cinéma, bibliothèques dans les arrondissements, même la soi-disant bibliothèque nationale n’organise aucune activité, le musée national est dans une cellule fermée et pleine de poussière. Au Congo, seuls les particuliers tiennent les centres culturels de fortune. Le cercle culturel Sony Labou Tansi est dans un délabrement inimaginable. Où est le CFRAD ?

La journée du 8 mars, que signifie-t-elle pour vous ?

La journée du 8 mars n’a pas été retenue par les Nations Unies au hasard. C’est un moment de réflexion donné aux hommes et aux femmes pour faire le point des avancées liées à l’implication de la gente féminine dans le processus de développement : en fait c’est cogiter sur ses freins et ses forces. Celle qui était à tort considérée comme l’Etre le plus faible a été reconnue dans ses droits les plus fondamentaux. Mais c’est comme dans la vie personnelle, il faut s’arrêter ne serait-ce qu’un jour et faire le point ! C’est le sens à donner à la journée du 8 mars.

L’aspect discours et festif qu’elle présente depuis quelque peu n’est-il pas une offense à cette lutte de la femme pour son émancipation ?

Par essence, je suis hostile au discours. Même dans mes reportages, je n’enregistre pas souvent les discours. Je me dis c’est un mensonge qui a été bien concocté, bien présenté et parait vrai au finish. Je préfère poser des questions, faire des interviews pour recueillir les sentiments sincères. Donc, c’est effectivement cet aspect festif qui a détourné le vrai objectif du 8 mars. On s’achète des pagnes pour enrichir les commerciaux véreux, susciter des dépenses inutiles dans les administrations et créer les disputes dans les couples, parfois déjà rongés par les incompréhensions. Le 8 mars a été profané comme les cérémonies funéraires et de mariage.  C’est le moment d’exhiber les vêtements, les maîtresses, les diplômes. Bref, cet aspect festif est effectivement une offense à cette lutte. Puisque les vraies thématiques ne sont pas abordées, le point des actions menées antérieurement n’est pas fait. Pendant le 8 mars, rien de concret n’est entrepris au profit des danses, galas et retrouvailles.

Que pensez-vous du lévirat encore en vigueur dans certaines de nos tribus ?

Le lévirat est un véritable problème de développement qui impacte sur le social, la psychologie, la santé et même l’économie. Tenez, un neveu ou un cadet qui hérite de la femme laissée par son parent et (surtout de force) entretient des tensions sociales entre lui et sa belle-famille sans oublier ses neveux. Les dégâts collatéraux sont multiples ; la femme perd sa notoriété face à sa famille. Et le pire, c’est quand le mari est mort du VIH, la chaine de contamination est ouverte. Il ne faut pas oublier qu’il arrive que la veuve refuse le lévirat. Dans ces conditions, elle est chassée du toit et imaginez les conséquences qui vont avec : les enfants déscolarisés, enfants dans la rue et bien d’autres désastres. Heureusement qu’avec l’évolution des mœurs, beaucoup de familles l’ont compris et se sont résignées.

Un dernier mot ?

Le mot de la fin est juste un souhait. Je suis journaliste, donc sur le terrain depuis 2001. Cette expérience, me permet de faire un état des lieux et émettre des propositions. Dans tous les domaines, les Congolais ne sont pas oisifs ni fainéants. Mais, il leur manque des politiques concrètes d’accompagnement et la culture n’est pas exceptée. Il faut une synergie dans les actions des ministères pour faire connaître la culture congolaise d’abord auprès des Congolais, ils en ont besoin. Dans mes interventions à la radio, je reviens toujours sur le fait ‘’qui ne sait pas d’où il vient saura jamais où il va’’. Parlons de notre culture, nos langues maternelles, nos villages, nos richesses naturelles à nos enfants. De cette manière, on pourra briser le complexe d’infériorité en nous. Lequel complexe risque d’être le principal héritage à notre progéniture.

Propos recueillis par Fred Arthur Mouanda Kibiti

68 réponses

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