CLEMENT OSSINONDE – La musique congolaise est une sur les deux rives du fleuve Congo

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

CLEMENT OSSINONDE – La musique congolaise est une sur les deux rives du fleuve Congo

Clément Ossinonde est né à Lekety dans le département de la Cuvette-ouest, au Congo-Brazzaville, en 1939. Il est chroniqueur culturel et assure particulièrement ses chroniques musicales avec passion à Radio-Congo de 1969 à 1978, ensuite à Radio Liberté de 1999 à 2000. Ancien président de l’Union des musiciens congolais, -UMC- de 1969 à1977, ancien président de l’Union nationale des écrivains et artistes congolais -UNEAC- de 1975 à 1978, Clément Ossinonde nous partage ses expériences à travers de nombreuses publications pour la joie de ses lecteurs.

Que représente la musique pour vous : une passion, un moyen d’existence ?             

Une passion qui a pris naissance depuis mon enfance et dans une famille où la musique était présente à travers le phonographe des années 50.

De cette passion sont nés plusieurs ouvrages publiés dans plusieurs maisons d’édition ?

En effet, j’ai publié une dizaine de livres aux éditions Cyriaque Bassoka et chez Édilivre. Ces publications parlent des grands orchestres et grands noms de la musique de la RDC et du Congo Brazzaville. Elles racontent l’histoire des musiques ancestrales à nos jours. Je ne peux pas tous les énumérer ici mais voici les plus remarquables : Les 48 ans des Bantous de la capitale,

Éditions Cyriaque Bassoka, L’histoire de la Rumba-cubano congolaise, Edilivre, Panorama de la musique congolaise en RDC -2013-2014, Edilivre, Panorama de la musique congolaise au Congo-Brazzaville-2013-2014, Edilivre, Les virtuoses congolais de la guitare électrique, Edilivre, Les 60 ans des Bantous de la capitale 1959-2019, Edilivre.

Vous parlez des musiciens des deux rives du Congo, une musique indivisible, unique ?

La musique congolaise est une sur les deux rives du fleuve Congo. On ne peut pas aimer cette musique sans faire références aux musiciens de Kinshasa et de Brazzaville. Léopoldville-Kinshasa est demeurée depuis 1946, la ville par excellence de l’industrie musicale. Au point où les musiciens du Congo-Brazzaville, de l’Angola, voire du Cameroun se devaient de s’installer à Léopoldville pour effectuer des enregistrements et créer sur place des groupes mixtes.

Le pont culturel sur le Congo est donc une belle réalité comme l’ont chanté Franklin Boukaka et Joseph Kabasele ?                                                                                           

Tout à fait. Franklin Boukaka fervent africaniste, et défenseur du Kongo dia Ntotela (Royaume du Kongo) ne pouvait que souhaiter ce pont, car de chaque côté du fleuve Congo nous sommes un seul peuple, en dépit des frontières crées par la colonisation. Quoi qu’il en soit, Franklin Boukaka tout comme Joseph Kabasele

croyaient déjà avant les indépendances au rôle moteur et vital de la musique africaine dans l’affirmation de notre identité africaine, dans le moyen dynamique d’identification et de consolidation de l’unité culturelle africaine au-dessus de toutes les divisions.

Quelle est selon vous la période de l’apogée de la musique congolaise ?                             

Si les premiers bâtisseurs de cette musique datent des années 30, la décennie des années 50 peut être considérée comme l’âge d’or qui apparaissait pour marquer l’apogée de la musique congolaise moderne. C’est la décennie d’une ambiance festive au cours de laquelle deux puissants alliés de la musique; la radio et l’industrie phonographique sont en pleine effervescence et évolueront progressivement jusqu’à la fin des années 90, décennie à partir de laquelle notre musique amorce jusqu’à maintenant une descente inquiétante.

 Des noms marquants de cette musique ?                                                     

Personnellement, je pense que les noms peuvent être classifiés en deux grands groupes : il y a d’abord les précurseurs qui ont marqué leur territoire de 1930 à1949, de l’Angola en passant par la RDC et le Congo-Brazzaville, comme : Albert Loboko, Bernard Massamba Lebel, Paul Kamba, Emmanuel Dadet du Congo-Brazzaville, Adou Elenga, Léon Bukasa, Avambole, Wendo, Bowane, Antoine Kasongo du Congo-Kinshasa et Manoka Soulemane « De Saio », Camille Feruzi, Manuel d’Oliveira, de l’Angola. Sont venus ensuite les bâtisseurs de 1950 à 1960, je nommerai Joseph Kabasele, Luambo Franco, Ebengo « Dewayon », Baloji « Tino Barosa », Vicky Longomba, Charles Mwamba « Dechaud », Henri Bowane, du Congo-Kinshasa,  Jacques Eboma, Antoine Moundanda, Jean Serge Essous, Nino Malapet, Saturnin Pandi, Daniel Loubélo « De la lune », Edo Ganga, Diaboua, Guy Léon Fylla,

Célestin Kouka, Zacharie Elenga « Jhimmy » du Congo-Brazzaville et enfin Paul Mwanga, d’Oliveira, Georges Edouard, Sam Mangwana de l’Angola.

Quand est-ce que les femmes ont osé marcher sur les plates formes jusque-là masculines, de cette musique ?                                                                                           

Si la femme a beaucoup inspiré les pionniers de la musique congolaise, cependant la présence féminine devant un micro pour chanter était encore une véritable curiosité dans les années 50. Si, on peut convenir qu’un petit effort a été fait depuis ces années, jusqu’à nos jours, il y a lieu tout de même de reconnaître que la présence féminine dans la musique congolaise demeure encore insuffisante. Toutefois, on peut citer quelques unes qui ont marqué l’histoire de notre musique : en 1942 à Brazzaville on note la présence de Gabrielle Maleka, l’épouse de Paul Kamba, Anne Mbassou et Ibéa toutes membres des associations «Anonyme» et « Bonne Espérance ». Dans les années 1950, la liste s’allonge et des éditions musicales voient le jour et soutiennent les femmes : Editions Ngoma avec Martha Badibala, Tekele Mokango du Congo Kinshasa, Editions Loningisa avec Pauline Lisanga, Marie Kitoto, Editions Opika avec Lucie Eyenga, Les éditions CEFA avec Marcelle Ebibi, d’origine camerounaise et épouse du musicien Guy Léon Fylla. Beaucoup plus tard, les décennies suivantes -60, 70 et au delà, marqueront la présence de Marie-Bella, Joséphine Bijou, Pembe Sheiro, Mamie Claudia, pour le Congo-Brazzaville, Antoinette Etisomba, Abéti Masikini, MPongo Love,

Mbilia Bell, Faya Tess pour la RDC… Evidemment, cette liste n’est pas exhaustive.

Des secrets d’un musicologue à partager ?                                                                       

La particularité de notre musique se distingue dans les domaines du rythme et des instruments : Le rythme : Aussi loin que l’on peut remonter en pensée dans la nuit des temps, on retrouve l’association intime entre la danse, le chant et la musique. Et encore faut-il dire qu’à l’état rudimentaire, la musique fut sans doute représentée par ce seul élément, Le RYTHME.  L’instrument : l’évolution de la musique est par contre un fait matériel ; qui a donc, à ce titre, laissé des témoignages, ainsi l’instrument de musique est, pour les loisirs du noir primitif, ce que l’outil a été pour son travail. Le premier instrument a dû être un instrument de percussion : le tam-tam, suivi des « likembe », « balafon », « sanza » et autres. Comme pour la danse et les instruments de musique, le chant a évolué au fur et à mesure que les intelligences évoluaient. On peut dire que la danse et le chant accompagnés par les instruments ont donné naissance à ce que nous appelons aujourd’hui la musique folklorique issue des groupements ethniques que comprennent les deux Congo et l’Angola, transmis oralement de père en fils. Tout au moins dans le groupe culturel de la « musique de la forêt », celle de la région équatoriale et méridionale considérée comme plus typique de la tradition nègre.

Et que pensez-vous de la musique aujourd’hui ?                                                               

Mon dernier mot est relatif à l’état actuel de la musique congolaise : le parcours des 60 dernières, années (1960-2020) nous a permis de mieux comprendre le processus de notre musique congolaise moderne, puis de trouver dans les formes les signes distinctifs par étape.  Toutefois, si nous pouvons reconnaître que de nos jours la musique congolaise a déjà réalisé une grande partie de son chemin avec souvent des périodes glorieuses (1950-1990) aujourd’hui, cette musique tend à régresser progressivement. Nos musiciens ne sont plus réfléchis dans leurs œuvres que l’ont été auparavant leurs aînés.                                    Ce qu’il faut à notre musique, surtout pendant cette période d’émulation entre diverses musiques du continent « Afrobeat » du Nigeria, « Coupé-décalé » de Côte-d’Ivoire, des Caraïbes et d’ailleurs, c’est un réexamen de la situation approfondie qui porterait aussi bien sur le fond, que sur l’organisation technique, de la conception rythmique, de la maîtrise des cuivres lesquels n’ont pas favorisé l’évolution parfaite de notre musique.

Propos recueillis par Mampouya Mam’sy