Par Tirthankar Chanda

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

Par Tirthankar Chanda

Par Tirthankar Chanda Publié le 25-12-2019 Modifié le 25-12-2019 à 14:34

En 1960, il y a six décennies, 17 pays africains accédaient à l’indépendance. Les écrivains et les intellectuels furent les ferments des mouvements qui ont conduit à ces émancipations. Retour sur un siècle de lettres africaines, de langue française et leurs liaisons complexes avec la société et la politique.

« Quand on fait le bilan des indépendances, le seul élément de fierté que nous puissions avoir, c’est notre littérature », aime dire le critique littéraire Boniface Mongo-Mboussa. Un constat qui fait l’unanimité parmi les éditeurs et les observateurs des lettres africaines.

Cette fierté est pleinement justifiée, selon Jean-Noël Schifano, directeur de la prestigieuse collection « Continents noirs » aux éditions Gallimard. « Continents noirs » fêtera en 2020 ses 20 ans d’existence avec à son actif une foultitude de découvertes prestigieuses qui vont de la Mauricienne Nathacha Appanah à la Rwandaise Scholastique Mukasonga, en passant par Aminata Haïdara, Théo Ananissoh, Ousmane Diarra, Libar Fofana, Kofi Kwawuleh, pour ne citer que ceux-là.

Pour Jean-Noël Schifano, la littérature africaine est « une pointe de diamant de la littérature universelle ». L’éditeur s’appuie sur la qualité et l’inventivité des auteurs de sa collection pour justifier sa fierté d’avoir publié 51 auteurs en l’espace de deux décennies. « Je publierai le 120e ouvrage pour les 20 ans de la collection : c’est un enthousiasme qui continue », ajoute-t-il.

La décolonisation des esprits

La littérature africaine est aujourd’hui centenaire. L’ancienneté de sa tradition n’est sans doute pas étrangère au succès d’estime qu’elle connaît et à l’enthousiasme qu’elle suscite. En 2021, on célèbrera le centenaire de l’attribution du prix Goncourt à Batouala (Albin Michel) de René Maran, qui portait le sous-titre «  véritable roman nègre ». Ce roman sous la plume d’un haut fonctionnaire colonial franco-guyanais en poste à Oubangui-Chari, l’actuelle Centrafrique, marque le début de la littérature africaine francophone.

Batouala est le premier roman qui donne aux Africains le soin de parler de l’Afrique. C’est une parole critique, qui dénonce l’exploitation coloniale et la sous-humanisation du colonisé. Ce roman préfigure le mouvement de la Négritude. Ce mouvement théorique et poétique naît dans les années 1930. En redonnant sa dignité à l’homme noir, Il prépare les indépendances survenues dans les années 1960 pour de nombreux pays du continent.

Or, « cette renaissance sera moins le fait des politiques que des écrivains et des artistes nègres », disait Senghor. Une affirmation que contextualise Jacques Chevrier (1), ancien professeur à la Sorbonne de littératures africaines : « Ce mouvement des intellectuels et des écrivains a joué un rôle important dans la prise de conscience identitaire de l’homme africain. Les écrivains ont pris la parole et ont défini la perspective qui était la leur à l’époque. C’était une perspective de décolonisation matérielle et surtout celle des esprits. »


De g. à dr. : Léopold Sedar Senghor, le président du Sénégal et le président du Conseil, Mamadou Dia, le 5 septembre 1960, dans les rues de Dakar. © © AFP
Pour la romancière camerounaise Kidi Bebey (2), rien n’illustre mieux ce travail de sape intellectuelle de la colonisation que l’action menée pas Senghor lui-même. « On a beaucoup critiqué Senghor pour des contenus souvent essentialistes de ses textes, affirme-t-elle. Mais il était vraiment le précurseur du mouvement de libération intellectuel et politique qui s’est engagé à la fin de la période coloniale. »

« Ce n’est pas un hasard si, devenu président du Sénégal, l’une de ses premières actions a consisté à organiser, à Dakar en 1966, le festival mondial des arts nègres, réunissant des personnalités noires venues du monde entier, de l’Afrique, mais aussi des États-Unis, des Antilles ou de la Guyane, rappelle la romancière. Il s’agissait de rappeler la filiation, les liens ancestraux entre toutes ces personnes et de montrer à quel point la force de la puissance culturelle africaine avait été niée par la colonisation. Pour Senghor, la reconstruction nationale africaine passait par le rétablissement de cette puissance dans toute sa vérité et son affirmation face au monde entier. »

L’ère du soupçon

Outil de libération politique pendant la période coloniale, la littérature africaine a continué de jouer, après les indépendances, son rôle critique, mettant à nu l’imposture postcoloniale et son cortège d’infamies, à travers le miroir grossissant, néanmoins fidèle, de l’imaginaire.

La période post-1960 se caractérise par une véritable explosion des productions littéraires africaines. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que la littérature africaine francophone connaît son essor pendant la période postcoloniale, lorsque la France se retire du continent en tant que puissance colonisatrice. C’est également vrai pour les littératures de l’Afrique anglophone. Les écrivains ont su être des témoins de l’histoire en train de s’écrire, mettant leurs œuvres au diapason avec les grandes questions qui traversent leurs nations naissantes : le statut de la femme, la polygamie, les dictatures, les traditions, les enfants-soldats ou la migration.

« Il y a un tournant après les indépendances qui marque la fin de la négritude, et l’émergence des nouvelles voix dénonçant ce qu’on peut appeler « l’imposture coloniale », rappelle Jacques Chevrier. Cette tendance est illustrée par L’État honteux (Seuil) de Sony Labou Tansi, sans doute l’un des romans africains les plus marquants de ces années. C’est cet “État honteux” que décrit aussi Ahmadou Kourouma dans son roman Les Soleils des indépendances (Seuil) paru en 1968. C’est une société violente et brutale que met en scène Kourouma dans son opus, devenu un grand classique africain. Le personnage central du roman, c’est Fama qui est un prince déchu, déclassé, et qui comprend que les indépendances ont été un leurre, qu’on a trompé les gens et que finalement la nouvelle société n’est pas meilleure que la précédente. Elle est peut-être pire. »


L’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, une grande figure de la littérature africaine, notamment avec son livre Les Soleils des indépendances. © Ulf Andersen/ Getty Images
Malgré cette charge dissidente, les littératures africaines contemporaines ne peuvent être réduites à leur dimension d’engagement. Celles-ci se caractérisent aujourd’hui par leur grande diversité d’inspiration. Elles puisent leurs thématiques dans les maux de la société ainsi que dans des parcours individuels d’ici et d’ailleurs. Parmi les exemples les plus récents, on pourrait citer celui du Djiboutien Abdourahman Waberi dont l’avant-dernier roman La Divine chanson (Zulma) est consacré à la vie du musicien noir américain Gil Scott-Héron. Le Togolais Sammy Tchak nous entraîne en Amérique latine avec son roman Filles de Mexico (Mercure de France).

La littérature africaine s’est ouverte au monde, parle au monde, tandis que sur le plan esthétique, elle s’est attachée à inventer des poétiques nouvelles en se libérant des modèles littéraires occidentaux. Elle a également pris ses distances par rapport aux préoccupations politiques des pères fondateurs des lettres africaines qui sommaient les écrivains à assumer leurs responsabilités en faisant de leurs œuvres des « accoucheurs de l’Histoire » et des « inventeurs d’âmes ».

« Cette indépendance que revendiquent aujourd’hui les écrivains africains est le résultat d’un long cheminement intellectuel et littéraire, remarque Kidi Bebey. Il a fallu attendre les années 1980 avec des auteurs comme Sony Labou Tansi pour voir la littérature sortir de la référence et la déférence obligatoire à la langue française de France et aux modèles occidentaux. C’est aux deuxième et troisième générations d’écrivains qu’on doit cette liberté qui caractérise la littérature africaine contemporaine. »

Un vent de liberté souffle aujourd’hui sur les littératures africaines. Si les indépendances furent le produit de la littérature, les auteurs se sont inspirés à leur tour de l’esprit de l’indépendance pour affirmer leur originalité et renouveler radicalement leur inspiration.

►À lire aussi : La littérature africaine d’expression française: les années fastes

1. Jacques Chevrier est l’auteur de plusieurs ouvrages de présentations de littératures africaine : Littérature nègre ( A. Colin, 1re éd. 1974), L’Arbre à palabres.   Essai sur les contes et les récits traditionnels d’Afrique noire (Hatier), Les Blancs vus par les Africains (éditions Favre), Williams Sassine, écrivain de la marginalité (éditions du Cerf), Littératures d’Afrique noire de langue française (Nathan), Littératures francophones d’Afrique noire (Edisud)

2. Mon royaume pour une guitare, par Kidi Bebey. Editions Michel Lafon, 2016 (disponible en poche Pocket)

Texte original: http://www.rfi.fr/fr/afrique/20191225-afrique-independance-litterature