ASYA DJOULAÏT – Voler blanc c’est pas voler hein, c’est dette coloniale !

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

ASYA DJOULAÏT – Voler blanc c’est pas voler hein, c’est dette coloniale !

Noire précieuse : le récit d’une transfuge de classe

Premier roman de Asya Djoulaït

Premier roman d’Asya Djoulaït publié aux éditions Gallimard dans la collection Continents noirs, Noire précieuse, sorti en mars 2020, questionne et bouscule les classements et catégories usuels en francophonie. L’autrice est une professeure de lettres, qui choisit de s’immerger dans le Paris populaire de Château d’Eau, fait de tissages, de maraboutage et de beaucoup d’humour. Elle y dépeint le parcours d’une transfuge de classe, Céleste, qui prend conscience des paradoxes de son modeste foyer au sortir de l’insouciance d’une enfance bienheureuse. Des rues grouillantes de Château d’Eau à la classe prépa d’Henri IV, le parcours de Céleste nous offre une traversée des univers physiques et langagiers parisiens.

Un dispositif thématico-langagier audacieux : entre colorisme et argot ivoirien (nouchi)

Dès la table des matières de ce roman novateur par son traitement thématique « d’un œil extérieur », se dessinent des interactions entre différents espaces et manières de parler. Scindé en deux parties, le début du parcours de Céleste se fait par « l’Opprobre » de la prise de conscience de la profession maternelle « femme de feu ». En effet, celle-ci vend des produits pour éclaircir la peau, du « tchatcholi » pour être « kpata » (belle) dans un magasin au nom très évocateur,  et faisant ironiquement écho à l’épigraphe senghorien, « Femmes ébène ». Ce n’est pas la femme noire qui est portée aux nues comme dans le poème Femme noire de Léopold Sédar Senghor, mais plutôt la quête du « tchatcholi le plus efficace » au grand dam de la négritude.

Ainsi, le thème de la dépigmentation survient dans un espace aveuglant « Une lumière blanche dégoulinait de l’intérieur de ses boutiques, transperçait les vitrines et éclaboussait les rues. Les passants eux-mêmes se trouvaient enserrées dans cette lueur abrutissante ».

Il fait écho à la question du colorisme reposant sur une hiérarchisation discriminante de la pigmentation de la peau, selon laquelle la peau claire serait gage de beauté. Ce phénomène, hérité de l’idéologie raciste coloniale est exploité sur le plan romanesque de manière ambivalente.

En effet, d’un côté la vente de ces produits constitue la source de financement du foyer de Celeste, dont la mère détient tous les magasins des 10ème et 18ème arrondissement, et de l’autre ces marchandises lui sont formellement interdites, associées dans l’esprit de la jeune Céleste à « la pomme du Jardin » d’Eden, tel un fruit à la fois défendu et convoité.

Une mise en scène humoristique

L’espace où se déroule le roman, le quartier populaire de Château-d’Eau, nommé « quartier africain », est décrit comme un espace vivant et joyeux. Les habitants y ont le sens de la fête et de la mise en scène comme le démontre cet extrait « Omar, quant à lui, cachait les moments de vacuité, il exagérait son quotidien. Son profil sur les réseaux indiquait qu’il était ‘responsable d’une entreprise de sécurité’. En réalité il était vigile au Lidl de Strasbourg Saint Denis ». Cette mise en scène des personnages témoigne du désenchantement d’un illusoire eldorado occidental, où la vie parisienne se révèle bien plus précaire que dans les projections mentales de la tante de Céleste restée en Côté-d’Ivoire.

On l’a retrouve également dans le chapitre intitulé « Chemin de croix », autre clin d’œil à la polysémie du langage religieux, où Céleste, de par son amour des lettres et son physique désavantageux, est à la fois tournée en dérision et sollicitée pour ses qualités rédactionnelles, notamment dans la production d’annonce d’offres maraboutiques qui proposent leur service pour guérir d’absolument tout. La maîtrise du « bon français » se révèle être un atout majeur, bien que le roman démontre dans le même mouvement, combien l’unité de langage ordinaire est illusoire, voir superficielle.

Une immersion langagière pour dire le désenchantement

Ce qui frappe à la lecture du roman c’est la profusion de mots en argot ivoirien « go, tchié, taper poteau, chapchap, daba », etc.. Ces mots, bien qu’ils sonnent drôles car insolites pour celui qui est étranger à ce Paris populaire, disent le désenchantement de l’immigration, et déconstruisent le mythe de l’Occident, eldorado déchu.

« On nous blague hein ! Vie de Paname c’est dur comme caillou » dit un des personnages. Riches en connotations, les expressions en nouchi bousculent la langue française légitime, et détournent la domination symbolique et économique toujours sur un mode humoristique.

Ainsi, lorsque les jeunes ivoiriennes, soucieuses d’avoir un meilleur niveau de vie, songent à se mettre en couple avec un blanc, la copine de la mère de Céleste lui répond « Voler blanc c’est pas voler hein, c’est dette coloniale » ! La grande Histoire se mêle à la petite histoire d’individualités en quête d’un meilleur niveau de vie, et dont les codes renouvelés ne répondront pas toujours au « bon goût » usuel de la bourgeoisie parisienne.

Une histoire de bon et mauvais goût

Dans les travaux de Louis Althusser sur les liens entre littérature et idéologie, l’idéologie posée comme « a-historique » est définie comme le « rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles de l’existence », or le roman traite du rapport qu’entretien Céleste avec ses conditions de vie, navigant entre Château d’Eau et la prestigieuse prépa Henri IV (H4) où elle se lie d’amitié avec Clémentine. C’est dans la confrontation à autrui qu’elle prend conscience, avec amertume, de sa classe, et de son supposé mauvais goût.

« Pour la première fois, Céleste vit son quartier différemment. Il était 15heures lorsqu’elle rentra chez elle. Il n’y avait personne. L’appartement dans lequel elle avait grandi et qu’elle n’avait jamais pris le temps de considérer jusqu’à présent lui sembla étroit. Elle n’avait pas une idée précise de ce qu’était le bon goût, mais il lui semblait que ce n’était pas cela. Le bon goût ne se trouvait pas dans la peinture défraîchie, dans les couverts dépareillés, dans la table en plastique du salon. On vivait, dans cet endroit, mais il n’avait pas été pensé. »

Dépitée, sa prise de conscience ne sera qu’éphémère et lui permettra une « ascension » lucide et clairvoyante dans son « nouvel univers » d’où sa mère Oumou peine à la rejoindre.

Le retour au pays natal

Si Céleste est à la fois séduite et attirée par l’univers social bourgeois parisien qu’elle découvre aux côtés de son amie Clémentine, il en est de même chez celle-ci qui trouve le « Paris populaire » attractif et vivant, que ce soit à travers sa culture musicale ou culinaire. Le roman dans cette « vaine exploratrice », fait mention de danses et de plats ivoiriens que Céleste fait découvrir à Clémentine « Pour faire simple, au début en Côté-d’Ivoire y avait le zouglou et ça a ensuite donné la tendance du coupé-décalé. C’est une danse et en même temps un genre musical. C’est du nouchi, l’argot ivoirien. « Coupé », tu peux le traduire par arnaquer et « décalé », ça tu sais : partir ».  Nous assistons dans le même mouvement à la mise en mot de stéréotypes à l’encontre de la culture noire, selon lesquels le zouk serait apprécié de tous, par exemple : « J’écoute pas de zouk, en fait….- T’es sérieuse ? Mais c’est de la musique de chez toi, non ? – Je suis d’origine ivoirienne… ».

Toutefois, c’est l’échange et l’amitié qui l’emportent et lorsque Céleste est accusée de vouloir « arracher ses racines », l’épineuse question du retour au pays natal est posée. Qui partira ? Qui restera ? À vous, les lecteurs, de le découvrir.

Sarah Assidi