JACKSON BABINGUI – Filles et fils auront droit à un avenir

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

JACKSON BABINGUI – Filles et fils auront droit à un avenir

Jackson Babingui est artiste musicien auteur compositeur. Il est né à Brazzaville au Congo où il a vécu jusqu’en 1991 avant de s’installer en France. Il pratique la musique depuis l’âge de 10 ans comme trompettiste à la fanfare de l’église et plus tard comme chanteur, guitariste ou chef de chœur dans des groupes comme Ntemo Gospel, Les Palata Singers. Il a commencé une carrière en solo avec la sortie de mon premier album « Wa » en 2009.

 Comment expliqueriez-vous votre passion pour la musique?

Je suis venu au monde dans un foyer où la musique était très présente. Ma mère était chef de la première chorale féminine du Congo, mon père était choriste et tromboniste à la chorale protestante de Bacongo à Brazzaville où il m’a amené faire mes premiers pas de musicien. D’autre part j’avais des sœurs aînées qui collectionnaient tous les vinyles à la mode. La musique a grandi avec moi comme une partie de mon corps…

La musique un don de Dieu?

Pratiquer la musique n’est pas donné à tout le monde. Il ne suffit pas d’aller dans une école de musique pour être un musicien. La musique est d’abord un ressenti, une inspiration donc venant de quelque part et ce quelque part pour nous les croyants c’est Dieu.

Jusqu’ici, vous aviez produit de nombreux albums dont « Tribute To Jacques Loubelo », que vous disent-ils?

J’ai l’impression d’avoir été un instrument, un canal par lequel des messages sont passés.

 Vous venez de sortir depuis le 24 mai dernier un tube qui reprend une chanson de Jacques Loubelo : qui est Jacques Loubelo pour vous?

Jacques Loubelo c’est un de ces chansonniers qui ont bercé mon enfance, distillé la sagesse, les valeurs d’humanisme, de tolérance et de paix. Ses chansons ont rythmé et marqué de leurs empreintes les différents moments de nos vies. La chanson Congo est le 7e titre de mon album « Tribute To Jacques Loubelo » paru en novembre 2018. J’ai suivi avec beaucoup de consternation les commentaires sur l’élection du nouveau maire de Brazzaville qui est lari pour les uns, mbochi pour les autres, pas assez d’ici ou de là-bas! Pendant que notre pays est dans une situation économique et sociale catastrophique, pendant que la grande majorité de nos compatriotes se battent pour survivre, assister à ce genre de débat est inconcevable. J’ai pensé qu’il était temps de rappeler l’essentiel à nos compatriotes. Notre pays ne pourra jamais relever les grands défis du moment si nous partons divisés.

 Et pourquoi ce chant « Congo »?

Je rappelle que cette chanson a été présentée en 1960 et accueillie comme l’hymne bis du pays par ceux qui ont fait la douloureuse expérience de la guerre qui a opposé le nord au sud du pays. Sommes-nous donc des gens sans mémoire? Sommes-nous suicidaires? Ou trop bêtes pour passer notre temps à nous battre pendant qu’on nous dépouille de nos richesses comme le disait Franklin Boukaka dans Ata Ozali dans les années 70?

 Rêver d’un Congo uni est donc possible?

Encore Jacques Loubelo qui disait dans une autre de ses chansons que j’ai reprise dans mon album avec Papa Wemba, l’unité n’est pas si difficile dans notre pays. Nous en faisons tous l’expérience car nous sommes un tout petit pays où tout le monde a un parent partout. Le jour où les politiciens arrêteront d’exacerber nos différences ethniques, quand le tribalisme ne sera plus un mode de gouvernance, quand on accordera aux vrais artistes les moyens de s’exprimer afin de véhiculer les valeurs d’unité et de tolérance, oui l’unité au Congo sera une réalité. En tout cas au travers de cette chanson, des artistes de divers horizons ont voulu porter ce message.

 Vous avez réuni pas mal d’artistes : comment en êtes-vous arrivez à cet exploit, tous des congolais?

Tous des congolais dans le clip. Je n’ai pas eu de mal à les convaincre. Je pense que la personnalité de Jacques Loubelo et le message d’unité que porte cette chanson ont suscité l’enthousiasme de ceux qui sont venus gratuitement mettre leur talent à contribution. Mais il y en a aussi que je n’ai pas pu convaincre de venir…

 Pourquoi avoir choisi l’écrivain Alain Mabanckou pour l’ouverture du clip?

Ce n’était pas un choix stratégique. Cela s’est fait naturellement. J’ai invité Alain Mambackou à venir au studio écouter le projet « Tribute To Jacques Loubelo ». A l’écoute de la chanson Congo, il a eu spontanément cette interjection que nous avons convenue d’enregistrer tout de suite.

 Pourquoi parlez-vous de renaissance d’un pays?

Le moins que l’on puisse dire c’est que l’état actuel du pays ne satisfait personne. Nous avons la chance d’avoir de la ressource pour changer de paradigme. Il faut entendre ces mots d’ouverture de la chanson comme un appel au dépassement de nos différences ethniques, un appel au patriotisme et un appel au changement des logiques suicidaires actuelles pour construite une nation où tous les filles et fils auront droit à un avenir…

 Combien de temps avez-vous pris pour réaliser une telle performance?

Avec mon réalisateur nous avons mis environ une année à jongler entre les plannings des uns des autres et entre Paris et Brazzaville.

 Musique congolaise, musique de partage, de réconciliation et d’espérance?

Quand elle n’est pas pervertie, la musique congolaise peut effectivement contribuer à véhiculer les valeurs de partage et de tolérance. Je dirais même qu’il n’y a que la musique qui puisse toucher puissamment les gens. Ne dit-on pas que bien chanter c’est prier deux fois ?

 L’art peut donc être un moyen pour sortir des ténèbres et aller vers la lumière?

L’art, et la musique en particulier, est un moyen puissant pour impacter les esprits car la musique transmet et touche les émotions. La musique pourrait effectivement avec des messages bien orientés, contribuer à installer un climat de tolérance, et toutes ces valeurs qui élèvent vers la lumière. Mais on peut regretter que l’art aujourd’hui n’occupe pas la place prépondérante qu’il devrait avoir dans notre pays, à moins que ce ne soit une politique bien pensée qui prive la population d’éducation et d’accès aux œuvres de l’esprit mais encourage au contraire ces musiques qui exacerbent les instincts les plus bas pour maintenir le peuple dans l’ignorance pendant qu’ils privatisent les biens publics et se fossilisent au pouvoir.

 J’imagine que les artistes étaient tous dans la joie pour participer à la réalisation de ce clip?

Le projet n’est pas encore entièrement réalisé. Ce clip qui est plutôt un diaporama est une première étape avant la réalisation d’un clip vidéo qui va présenter notre pays dans sa splendeur. Cela nécessite quelques moyens financiers qui restent à trouver. L’enregistrement en studio de la chanson a nécessité un coût non négligeable et c’est une auto-production. Sans la générosité des artistes qui sont venus chanter gratuitement, ce morceau aurait certainement un tout autre visage. Je veux les remercier encore ici. Les artistes ont bien accueilli la diffusion du clip tant ils ont tous envie que le message soit largement diffusé et reçu par nos compatriotes.

C’est donc l’annonce d’un nouvel album?

Cette chanson fait déjà partie de mon dernier album « Tribute To Jacques Loubelo » qui reprend dix morceaux de Jacques Loubelo plus un onzième que j’ai composé en son honneur. Cet album qui est disponible sur toutes les plateformes de téléchargement a été réalisé par Francky Moulet.

 D’autres projets?

Des projets j’en ai plein la tête. A court terme, j’ai entamé l’enregistrement d’un album en collaboration avec Alain Mabanckou qui écrit les textes.

 Un dernier mot?

Nous ne sommes pas condamnés à reproduire ces travers qui ternissent l’étoile de notre pays et créent la désolation dans la plus grande partie de la population. J’espère que le message de cette chanson sera reçu par tout le monde et particulièrement par ceux qui ont la charge de la cohésion du pays. J’appelle mes compatriotes d’être un peu plus concrets, de sortir de cette posture de donneur de leçon et de tout rejeter sur les gouvernants. Chacun doit agir à son niveau. Les réactions flatteuses sur ce clip me vont droit au cœur mais n’y a-t-il personne ou un groupe de congolais capables d’amplifier le message en produisant un clip digne de ce nom et en assurer la promotion?

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda-Bilombo