ELSIE SURENA – On survit au chagrin et on recommence

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

ELSIE SURENA – On survit au chagrin et on recommence

ELSIE SURENA

À la question « Qui êtes-vous? » Elsie Surena répond : « Quelle que soit ma réponse, pas moyen de lui éviter une allure réductrice. Je m’en tiendrai donc au plus simple. Je suis une artiste afro-latine née en 1956 à Port-au-Prince, Haïti, mais établie au Canada depuis 2010. » 

Amours jaunies suivi de Miscellanées est un recueil de poésie, rempli de douceur, de mélancolie, de douleur et de nostalgie.

L’amour est comme une drogue qui nous déconstruit quand il s’en va et laisse  des poussières d’étoiles qui illuminent les souvenirs

Un goéland effleure la douce enflure

Des vagues qui s’entremêlent

Je ne peux tourner dos à cette plage

Jadis témoin de nos doigts tressés

Qu’importe la distance

Si je t’aime comme il y a vingt ans

Le cœur ne connait qu’une saison

Le temps d’aimer

Vous écrivez et publiez poésie, récits, nouvelles avec aisance : comment vous est venue l’idée de pratiquer ces genres? Des romans aussi dans vos tiroirs?

Lorsque j’ai envisagé d’écrire, après une enfance et une adolescence nourries de toutes sortes de lectures, je pensais roman. Pour une obscure raison, la poésie m’en a détournée. J’avoue ne lui avoir opposé aucune résistance. J’ai développé une curiosité pour les genres brefs au long des jours car je suis une aventureuse. J’aime me lancer des défis et voir ce que je peux faire d’autre. Toutefois, repensant au roman ces derniers temps, je n’arrive pas encore à me convaincre qu’il faille emprunter ce chemin « montant, sablonneux, malaisé ». Il est vrai que je ne crois pas non plus qu’on ne soit une vraie écrivaine qu’en signant des romans, comme certaines personnes me l’ont donné à entendre.

Vous êtes une polyglotte accomplie (français, anglais, créole etc.) : apprendre une langue est-il une occupation familière ou une autre façon pour vous de mieux comprendre et partager vos découvertes du monde?

Là, je n’ai vraiment pas fait exprès; j’ai suivi la pente de l’eau. En effet, j’a passé ma prime enfance à côté d’un beau-père européen, un fonctionnaire des Nations-Unies qui pratiquait sept langues et voyageait souvent.

A la maison, cela semblait aller de soi d’en parler plusieurs et de visiter d’autres contrées. De plus, ma mère rêvait pour moi d’une carrière d’interprète à l’ONU. Forcément. Cela paraissait le fun comparé aux copines aiguillées vers le secrétariat, l’enseignement, les sciences infirmières ou le couvent. J’ai donc abondé dans son sens avant de pouvoir réaliser de quoi il s’agissait. Au final, j’ai étudié le droit chez nous et poursuis maintenant un bac et études littéraires. Mais mon intérêt envers les langes (et les voyages) est resté vivace et me permet d’accéder aujourd’hui à la richesse de cinq cultures différentes, avec une petite incursion dans le russe et l’ojibwé.

Est-ce dans cette lancée qu’est né votre amour de la traduction?

La traduction est entrée dans ma vie par la petite porte, en travaillant comme journaliste au pays. Il m’a été suggéré de traduire de l’espagnol des articles d’intérêt pour notre lectorat. J’y ai pris goût et j’ai continué, adaptant par la suite un recueil de haïkus d’une poétesse québécoise et des chansons romantiques latines et brésiliennes au créole local. Je dirige depuis peu la section traduction d’une maison d’édition haïtienne ne publiant que le vernaculaire.

Vous êtes aussi photographe : comment faire parler « ces silences imagés » pour émouvoir votre public?

Quel que soit le médium artistique utilisé, je me contente de proposer ce qui me plait, ce qui me touche à un niveau ou à un autre. On crée d’abord pour soi. Pour mieux vivre (ou survivre) et donner un sens à notre vie. Avec l’espoir d’entrer en résonance avec nos semblables, lointains ou proches, puisque nous partageons l’humaine condition.

Que représente pour vous la vie associative?

Il m’est difficile de parler de « vie » associative en contexte canadien. Souvent, je ne connais même pas les autres membres car c’est un bulletin de nouvelles qui informe tout le monde de ce qui se passe. C’est un espace fonctionnel, professionnel mais distant. On réalise des activités ensemble ou on est invitée à participer à des formations visant notre développement comme artiste. Évidemment, la formule a ses avantages mais ce n’est pas exactement ce que j’appellerais une « vie » associative, alors qu’on ne se connait pas et ne se croise que deux ou trois fois l’an.

Distinctions et prix marquent votre vie : quels sentiments ces récompenses réveillent en vous?

Plaisir et peur. J’apprécie la validation de ma vision d’artiste et, en même temps, je le ressens comme une sorte d’interdiction d’aller voir ailleurs, d’entreprendre un projet différent des genres pratiqués d’habitude, voire sans rapport aucun avec. Au fond, il n’y a pas de problème réel puisque je n’hésite pas longtemps face à une nouvelle aventure créative qui me tente.

Vous publiez également vos créations littéraires dans des anthologies : la force d’une équipe ou besoin de toujours partager un peu de vos rêves?

Ni l’un ni l’autre dans la mesure où je ne fais qu’accepter des invitations qui me semblent intéressantes. Le présupposé c’est qu’on a déjà quelque chose en commun. Comme une anthologie tunisienne parue cette année en français, langue partagée, et une grecque (espagnol et grec) pour 2022, parce mon petit pays a contribué à la lutte de la Grèce pour son indépendance.

 

Quelle histoire Amours jaunies, un manuscrit poétique publié aux Éditions Terre d’Accueil, nous raconte-t-il ?

Celle très courante de l’amour qui s’efface du cœur de l’un des deux, amenant une séparation.

Les grandes amours sont supposées durer toute une vie, comme dans les contes de fée, mais dans la vie de tous les jours, elles finissent pour certaines par se briser à jamais, pourtant l’auteure que vous êtes pouvait faire durer la joie des amours!

C’est exactement ce que je fais en laissant la porte ouverte pour la prochaine rencontre amoureuse porteuse de joies multiples! L’exergue célébrant un nouvel amour en témoigne, d’ailleurs. La beauté d’une passion ne vient pas de sa durée mais de son existence même, y compris sans réciprocité, ce qui n’est pas un droit mais un cadeau de la vie. Comme souvent, les contes de fées sont passés à côté de l’essentiel en sacrifiant à la morale étriquée de leur époque. Dans le nord d’Haïti on dit en bon créole Apre renmen se renmen, soit Après l’amour c’est l’amour. C’est une excellente nouvelle, ce que nous constatons d’ailleurs par l’expérience de la vie en société : plus de Juliettes! On survit au chagrin et on recommence.

 

Passer par la souffrance, un moyen de mieux affronter la vie, de se battre pour ne pas enfoncer dans le désespoir ou la boue?

La souffrance n’est ni une fatalité (on peut changer d’attitude face à sa cause et dédramatiser), ni la seule forme d’apprentissage. Mieux affronter la vie revient pour moi à l’accueillir le plus possible au présent, sachant que le passé n’existe plus et que le futur est toujours un à venir sans garantie. Ou, si l’on préfère, un temps pour aimer, un temps pour souffrir, un temps pour recommencer à aimer. La vie est trop belle pour la réduire à un unique amour dont la perte serait fatale. Et les contes ne préparent qu’aux déceptions sentimentales lorsqu’ils sont irréalistes.

Pensez-vous que Amours jaunies peut être un acte pour marquer son territoire, s’encourager, faire vivre des rêves entre passé, présent et futur, un peu comme disait Césaire, demeurer debout, toujours tenir debout?

Amour jaunies présente un moment de crise. Celle-ci suppose un avant et un après. C’est tout le sens des deux extraits placés en exergue. L’éternité ne fait partie en aucune façon de la définition du mot amour, donc sa durée est ce qu’elle est pour chaque cas particulier. Il importe avant tout que l’histoire à deux soit belle, pas longue. Si elle l’est aussi, c’est un bonus.

« L’amour qui s’en va », une plaie qui jamais ne se ferme, une douleur toujours plus vivace quand se mêlent les souvenirs?

Le temps nous guérit de tout, ou presque. Il faut le laisser œuvrer en prenant les choses avec patience. Au final, c’est la gratitude d’avoir vécu un bel amour qui devrait primer, en se rappelant qu’on n’est pas condamnée à ne connaitre qu’une histoire amoureuse au cours de notre existence terrestre.

Ronsard parlant des amours rêvait de la belle Hélène, mais vos amoureux dans Amours jaunies n’ont pas de nom, pourquoi parler d’amoureux anonymes?

Parce que l’important n’est pas le nom mais l’expérience vécue. Changer le nom de la rose ou même lui enlever tout nom ne change pas son odeur.

La famille une natte qui s’effiloche au gré des amours brisées?

Ceci n’est pas une fatalité non plus. On peut rater son mariage, réussir son divorce et élever des enfants ayant deux parents aimants et responsables.

Comment un cœur dans votre recueil peut-il être un « lointain voyageur »?

Le cœur se comporte parfois comme le papillon monarque connu pour ses transhumances.

Amours jaunies c’est aussi la nature qui frissonne et pleure : l’eau des pluies, des fleuves, de la mer, raconte-t-elle à sa manière la douleur des amours perdues comme un voyage raté et l’immense solitude qui envahit l’âme déchirée des amoureux séparés?

Nous aimons croire que la nature se met au diapason de nos états d’âme. Son indifférence n’a pourtant aucune limite. On se console comme on peut en attendant que les pleurs sèchent!

Que vous apporte la vie périodique des salons? Avec la pandémie a-t-elle changé?

Pour différentes raisons, j’y ai très peu participé jusque-là. Rien de changé à ce niveau.

Création littéraire et monde virtuel : une chevauchée fantastique ou un couloir des pas perdus?

Un monde de plus à la disposition des créatifs, littéraires ou autres! Il revient à chaque artiste de se l’approprier à sa façon et à sa mesure. Ou pas.

Littérature papier et littérature numérique : pot de terre contre pot de fer?

Je ne vois aucune opposition entre les deux. Juste une nouvelle opportunité à explorer pour qui veut, puisqu’elles vont sans doute continuer à cohabiter notre espace. Autant en tirer bon parti!

 

 

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

6 réponses

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