BRICE ARSENE MANKOU – De tout temps, l’homme a toujours migré.

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

BRICE ARSENE MANKOU – De tout temps, l’homme a toujours migré.

BRICE ARSENE MANKOU est enseignant chercheur à Sciences Po, campus Reims en France où il enseigne la sociologie. Il est aussi Enseignant associé d’éthique à l’ENAP- Québec- Canada. Sur le plan politique, il est engagé comme élu municipal de la Ville de Lens dans le Nord de la France. A ses heures perdues, il essaie de se consacrer à l’écriture et à la lecture. Ses projets se résument aux publications d’ouvrages.

Qu’est-ce qui vous a conduit à la sociologie ?

Je ne suis pas venu à la sociologie, c’est la sociologie qui est venue à moi. En effet, après mes études de communication et littéraires, j’ai exercé pendant longtemps comme journaliste à la Semaine Africaine. Or le journaliste que j’étais se définit comme l’historien du président. Le présent était le Congo avec des conflits armés qui ont endeuillés le pays en 1993, 1997 et 1998. Cela ne pouvait guère me laisser insensible. En voulant questionner l’irrationalité des conflits armés, la sociologie a été la porte d’entrée pour comprendre que la guerre n’est qu’une question de fous et de sans-cœur. Pour le cas du Congo, j’ai compris non seulement la logique des acteurs engagés était la course ou la conservation du pouvoir, mais aussi, l’objet même de ces conflits de milices de l’époque qui n’avait qu’un objectif, le pouvoir rien que le pouvoir. Au Congo, le culte du pouvoir est très présent dans les esprits des Congolais. Tout le monde veut être chef et personne ne connaît réellement les exigences du pouvoir. Or le pouvoir ne peut être le refuge des médiocres, des assassins et des criminels de tout genre. Le pouvoir est synonyme de service de l’intérêt général. C’est ce qu’écrivait Roland Poupon  en indiquant que : « la politique devient grande, lorsqu’elle écoute les petits. »

De ce fait, vos livres ne sont pas des livres de fiction, mais des études basées sur les interactions sociales ?

Effectivement, mais pour autant j’aime la fiction surtout lorsqu’elle ne joue pas à cache-cache avec la réalité. On définit le roman comme un mensonge vrai, mais moi je le définirai comme une vérité fondée sur une fiction. S’il y a un courant littéraire que j’aime bien c’est le réalisme dont le principe est qu’aucun sujet ne doit être exclu surtout s’il vise l’objectivité. En lisant Honoré de Balzac, Emile Zola, et plus près de nous Sony Labou Tansi, je voudrais demain faire de la fiction, un tremplin pour peindre avec objectivité la réalité quotidienne de mes contemporains. Stendhal écrivait que : « Le roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route (…) »

« Massacre des enfants du Congo Brazzaville, la responsabilité de l’Etat et des leaders politiques » est un exemple qui nous plonge au cœur de l’enfance pillée, comment peut-on expliquer ce phénomène ?

Oui en effet, en 1997, les enfants du Congo ont payé le prix lourd tribut des conflits armés de cette guerre des milices, car il faut le souligner. Ce n’était pas une guerre civile ou une guerre des civils congolais. Ce fut une guerre contre le peuple congolais qu’il soit du Nord, du Sud, de l’Est ou de l’Ouest. Le massacre des enfants du Congo-Brazzaville, est un livre qui rappelle que l’une des premières victimes de cette guerre fut un enfant qui revenait de l’école, dont la vie a été fauchée par des tirs croisés de miliciens engagés dans ce conflit. Cette guerre a aussi privé de scolarité plus de 6 000 enfants du Pool. Aujourd’hui la situation n’est guère mieux dans le Pool où le droit à l’éducation est complètement bafoué. Ce livre a aussi rappelé que l’Etat Congolais s’est engagé à ratifier librement la convention relative aux droits de l’enfant dont l’esprit peut se résumer en cette phrase de l’UNICEF : « Qu’en temps de guerre, comme en temps de paix, la protection de l’enfant doit être une priorité. » Or, en 1997, lors des conflits armés l’enfant congolais n’a pas été protégé, pire certains ont été enrôlés comme enfants soldats par des leaders politiques.

Les migrations en 2018 sont un sujet bien sensible, on a l’impression que le monde entier bascule dans les médias et dans la vie réelle : Comment expliquer ce bouleversement qui nous étreint ?

Il n’y a que les esprits réfractaires qui pensent que les migrations ne vont pas bouleverser le monde. De tout temps, l’homme a toujours migré. « Homo sapiens » est devenu « homo migratus » et telle est la vie. Qu’on veuille ou non, les migrations vont encore s’amplifier, n’en déplaisent aux égoïsmes, des nationalistes qui érigent des murs et des frontières physiques. Comme le disait le Sociologue canadien, « le monde est devenu, un village planétaire » et aujourd’hui avec la montée des eaux dans les mers, le réchauffement climatique, les conflits armés de tout genre, le terrorisme, les migrations s’imposent comme un défi à nos Etats. Faut-il encore des murs, des frontières, NON ! Nous devons changer de logiciel mental sur notre regard sur les migrations.Les migrations ne constituent pas un fardeau, mais une chance pour l’humanité, car nous sommes tous des citoyens du monde.

Citoyens du monde ?

Dédramatisons les migrations pour entrer dans ce nouveau monde qui s’ouvre à nous. C’est le monde des « citoyens du monde » où le lointain devient encore plus proche de nous grâce aux technologies de l’information et de la communication (TIC). Nous sommes entrés dans une nouvelle ère, l’ère de la mondialisation des migrations où le migrant devient selon Dana Diminescu, « un migrant connecté ». C’est l’ère de la techno migration » et de l’impact des TIC sur les migrations.

 Comme les Balaka et les Saleka en Afrique centrale ?

Quant au Tchad, au Gabon, à la Guinée Equatoriale, nous ne pouvons pas dire qu’ils soient stables au regard des tensions qui couvent toujours dans ces pays. C’est autant dire que les migrations se développent grâce à des contextes d’instabilité d’une sous-région d’Afrique Centrale qui peine à offrir un meilleur mieux être à ses habitants.L’Afrique centrale n’offre pas de perspectives aux jeunes, aux femmes en attente de résolution des problèmes sociaux. La migration devient une solution pour fuir quelque fois des dictatures qui sont encore là depuis des décennies et appelées à disparaître.

 Vos publications sont aussi des œuvres collectives : le travail d’équipe est donc une force ?

Ma mère m’a toujours mis en garde : Brice ne soit jamais heureux tout seul. Le travail collaboratif a beaucoup de vertus dont celle de nous faire comprendre que : « Seul on va plus vite, mais ensemble on va plus loin ». C’est ce que j’ai toujours privilégié, le travail en réseau qui fait découvrir des talents.

 Vous avez présenté, une conférence sur l’histoire des liens entre la France et l’Afrique en règle générale et le Congo en particulier : Histoire et sociologie, deux rêves différents, difficiles à vivre dans le cours de l’humanité ?

Le 10 novembre 2018, en présence des élus de la Ville de Béthune où nous avons exposé sur le rôle des soldats noirs dans la grande guerre de 1914-1918. Monsieur Olivier Gacquerne et Madame Marguerite Deprez, Députée du Pas de Calais, ont pu faire découvrir aux Béthunois, le rôle joué par les soldats africains, lors de ce conflit mondial.Dans la conférence que j’ai animée, ce rôle, mon rôle était surtout de mesurer celui joué par Brazzaville et le Congo, car notre pays le Congo a été le seul pays où Allemands et Français se sont affrontés lors de la bataille de Mbirou dans le département de la Sangha. Aujourd’hui, je suis fier d’avoir aussi mené un projet d’envergure sur les rapports Franco-Congolais avec le Maire de Verquin, Monsieur Thierry Tassez qui a érigé, le 15 Novembre 2019, une stèle en mémoire des soldats Africains partis de Brazzaville qui ont versé leur sang pour la libération de la France à l’appel du Général de Gaulle dit « l’homme de Brazzaville ».

D’ailleurs, cette année avec l’appui des autorités Françaises et congolaises, nous allons célébrer le 27 Octobre 2020, le 80è anniversaire du Manifeste de Brazzaville couplé au 130è anniversaire de sa naissance à Lille et 50è anniversaire de sa disparition.  Cette année 2020, à Beuvry (Nord de la France), notre pays le Congo sera de nouveau à l’honneur grâce à un Festival de poésie organisé par la Maison de la poésie des Hauts de France qui permettra de valoriser la femme et surtout le bassin du Congo.

Sociologue, auteur, conférencier de par le monde, comment arrivez-vous à concilier votre temps ?

Lorsqu’on est passionné par l’écrit, on ne compte pas son temps. Toutes ces activités que nous menons à travers les conférences que j’ai pu animer ont permis d’inscrire le Congo, mon pays dans l’agenda français. Je suis également  heureux  grâce à mes activités littéraires d’avoir publié avec d’autres écrivains un ouvrage collectif sur l’odyssée des soldats noirs pendant les deux guerres mondiales. En tant que Sociologue-Conférencier et Écrivain, j’estime que nous avons joué notre rôle.

Le dernier mot ?

Continuez votre combat depuis Sirène des Sables, un livre que j’ai eu plaisir de lire et de commenter sur les réseaux en présentant les différentes auteures. Je vous encourage à transmettre à cette jeune génération la passion qui vous anime dans l’écriture, cette passion décrite dans votre premier roman, Lady Boomerang.

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.