BINEKA DANIELE LISSOUBA – Continuer à aimer, complètement, entièrement, intensément…

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

BINEKA DANIELE LISSOUBA – Continuer à aimer, complètement, entièrement, intensément…

BINEKA DANIELE LISSOUBA

Continuer à aimer, complètement, entièrement, intensément…

Je suis “plurielle” : Je suis femme, mère, noire-métisse et métisse-blanche. Émigrée, divorcée. Je suis montréalaise, néo-québécoise, canadienne et nord-américaine. Je suis parisienne, française et européenne. J’ai aussi du sang italien. Je suis congolaise. Une Africaine café-latté. Édulcorée et mélangée (au sucre de coco, s’il vous plaît).

Je suis professeure, journaliste, animatrice, écrivaine et conférencière.

Je suis une nouvelle grand-mère. Je serai, dans dix ans, une septuagénaire. Et pourtant, j’ai toujours 18, 30 ou 40 ans car il y a, en moi, cette soif constante d’affirmer ma féminine créativité. Ma créativité masculine et ma sensibilité androgyne. Alors, j’écris.

Comme je suis plusieurs, forcément, je suis dans le multigenre. Métisse de peau, métisse de cultures, métisse de genres. Roman, essai, nouvelles, contes…

Ainsi se définit Bineka Danièle Lissouba, Québécoise franco-congolaise, quand nous lui posons la question « Qui êtes-vous? »

Une véritable globe-trotteuse, née à Paris, vous avez vécu Congo, mais aujourd’hui vous avez posé vos valises au Canada d’où vous lancez votre premier roman : hasard de calendrier ou choix personnel?

J’ai toujours aimé bouger, voyager. Évidemment, l’époque actuellement s’y prête moins. Dire que je lance ce roman ici, au Québec, n’est pas tout à fait exact. Ex Aequo, ma maison d’édition est située en France. Et je suis ici, à Montréal. Ce livre en fait est comme moi. Il a un pied en Europe, un pied en Amérique du Nord et il parle de l’Afrique, un autre continent. Ce qui me fait faire un grand écart !

La Chamane africaine T1. Gamma, est le titre de votre ouvrage : pourquoi chamane pas sorcière? Chamane, c’est plutôt amérindien, non? D’où vous est venue l’idée d’écrire ce livre?

Pas sorcière, ce mot reste encore péjoratif. La magicienne africaine aurait été plus adéquat mais j’aime ce mot chamane. À l’origine, dit-on, il désigne des prêtres, magiciens ou sorciers de Sibérie mais il est devenu universel, de plus en plus employé partout dans le monde pour nommer ceux qui savent travailler avec les énergies. Ceci dit, les Amérindiens, ces premières Nations, sont des frères et des sœurs pour moi. Nous avons non seulement des croyances communes mais également une histoire et des blessures communes. Il m’a paru approprié d’utiliser ce terme. Et de le mettre à côté du mot Afrique, c’était faire la jonction entre ces différents continents. Encore une fois, une histoire de métissage !

Dans votre roman, La Chamane africaine T1. Gamma,  deux coeurs, deux jumelles troublantes mènent les rennes de l’aventure : lumières et ténèbres ensemble, guerre et paix? 

Ces deux jumelles sont en fait le symbole de cette gémellité en nous. L’ombre et la lumière qui s’affrontent et se rejoignent pour mieux se perdre et se retrouver. Ces ombres en nous ne sont jamais tout à fait sombres et la lumière jamais complètement lumineuse, en tous les cas dans mes histoires. C’est mon amour du juste milieu qui se révèle ici. J’aime Laura la ténébreuse. Laura c’est la beauté dans l’ombre, une beauté cruelle, tranchante. Gamma, c’est la beauté de la lumière. Tout aussi tranchante. Deux extrêmes qui se heurtent. La question qui se pose c’est celle-là :  peut-on faire la paix avec l’autre partie de soi-même, ces autres parties qui nous composent et dont nous ne sommes pas toujours fiers ?

Pourquoi l’une a un nom à consonance anglophone « Scott » et l’autre plutôt francophone « Bourbon »? Mais Bourbon sera tout au long du roman appelée Gamma : pourquoi Gamma, pas Alpha, Iseult ou Juliette?

Laura Scott s’est mariée à un Blanc. D’origine italienne. C’est expliqué plus tard. Scotti qui est devenu Scott. Au départ, elle s’appelait Bourbon, du nom de celle qui l’a adoptée, elle et sa jumelle.

Pourquoi ce nom de Gamma ? Eh bien ma foi, en physique, le rayon gamma est une radiation électromagnétique dont les caractéristiques sont liées au photon or, nous sommes face au phoskantium, ce minerai lumineux tant convoité. Il y a aussi le fait que les ondes gamma sont les plus rapides des ondes cérébrales émises lors d’une concentration extrême. La méditation aiderait à en produire plus. Ce sont ces éléments plus leur aspect futuriste qui m’ont incitée à choisir ce nom pour ce personnage. Une introduction à l’aspect fantastique du roman.

Comment et pourquoi James Boots, un despérado alcoolique, endetté jusqu’au coup, se retrouve-t-il balloté entre Laura Scott et Gamma, dans cette galère inextricable et mystérieuse du phoskantium, à première vue?

Cela est révélé dans le deuxième tome. Rien de fondamental ou d’extraordinaire mais je ne veux pas tout dire ici ! On en laisse pour la suite… Disons qu’à un moment, Laura dit le choisir parce qu’elle pense, qu’en tant que Blanc, il est protégé. On verra bien jusqu’à quel point…

Un lien invisible lie certains protagonistes dès l’instant où ils se rencontrent et une sensualité se noue entre eux sans qu’ils ne se «souillent», à l’inverse d’autres.

Parlons plutôt de l’amour et de la sexualité dans le roman. L’amour est vécu de différentes       manières. Certaines amours seront vécues sans la nourriture de la chair, d’autres ne seront faites que de chair, de pure sexualité. Et d’autres encore qui seront faites des deux. Il y a des échelles tellement différentes dans l’amour comme dans la sexualité. J’aime, dans mes romans, les explorer.

Les dettes de James même face à l’univers sont incalculables, colossales : va-t-il arriver à les payer un jour ou atteindre le meilleur de lui-même?

Elles sont matérielles et spirituelles. C’est la question que chacun d’entre nous peut se poser, face à soi-même. Arrive-t-on un jour à régler nos dettes ?  C’est une affaire de rédemption et chacun des personnages va agir et réagir d’une façon différente. Ce n’est jamais la même. Et vous, comment réglez-vous vos dettes ?

L’initiation de James aux rites de l’homme panthère est une scène impressionnante : Est-ce que tout le monde peut y avoir accès ?

Aujourd’hui, des Européens vont en Amérique du Sud, en Afrique ou de l’autre côté du monde pour se trouver. Chacun cherche sa voie n’importe où sur cette terre. L’initiation est universelle. Les ghettos, quels qu’ils soient, intellectuels, physiques ou spirituels, les frontières, les boucliers, les conflits ne font que séparer. Encore une fois je suis une métisse. Je crois que tout se tisse. Si on sépare, on déchire. Si on déchire, on détruit. Mais si on détruit, pourra-t-on réparer ? Et à quel prix ?

Des dons et des femmes : certains personnages sont effrayés par leur don, mais est-ce le don de la prescience qui rassure et finalement apporte la paix?

Un don est plutôt lourd à porter. Cela peut être effrayant. Je connais des personnes qui rêvent, qui voient, qui sentent ou qui pressentent. Les gens témoignent de plus en plus de ce qui les traversent… La télépathie, les sorties hors du corps, etc. Il y a des sensibilités qui se manifestent chez certains plus que chez d’autres. Cela fait partie de notre existence, c’est une réalité même si c’est encore et trop souvent nié. La question c’est comment on s’en arrange, ce qu’on en fait. Selon moi, toute notre vie, n’est finalement qu’une grande leçon, une immense découverte. C’est ce mystère que je ne cesse d’interroger.

Vous décrivez un monde de prêtresses fabuleuses, prêtes à se sacrifier pour le bien : est-ce que la femme est la solution pour l’avenir de l’homme comme le disait Aragon?

J’ai une sorte de pattern avec les cercles de femmes. Ça hante certaines de mes histoires. Lorsque la femme n’est ni en rivalité ni en compétition ou en quelconque concurrence avec elle-même ou avec l’autre « elle », elle se met en mode sororal. Être en sororité avec des « Sisters », avec des sœurs, est une expérience fabuleuse. On peut faire de grandes choses ensemble. On ne peut pas oublier que la femme est celle qui apporte la vie. Sans la femme il n’y aurait pas d’homme ! La femme est à la base de la création. Quand cette sororité est ouverte sur le monde et baigne dans la lumière, il y a là une puissance qui n’a pas encore dit son mot.

On a l’impression, en vous lisant, que vos personnages n’ont pas la crainte de détruire le sacré.

Je dirai que c’est toute l’histoire de l’humanité, cette destruction du sacré, à commencer par la vie, toute forme de vie.

Quelles leçons tirées de l’école des Pygmées ?

Voici des peuples dits « primitifs » que je préfère les nommer « peuples premiers ». Que ce soit des autochtones comme les Pygmées ou les Inuits, que ce soit des Aborigènes ou toutes autres 1ères Nations du monde, ce sont des peuples qui se trouvent être la proie de nos civilisations dévorantes. Ces peuples, comme toutes les espèces menacées de notre planète, essaient de survivre au broyage « civilisationnel » général. Là encore, il est question de notre inhumanité face à la vie. Quand une religion détruit au nom de Dieu (et toutes les grandes religions l’ont fait), un sacrilège est posé, parce que là est le contraire de la vie. Les peuples premiers ont un lien particulier avec la terre, la nature. Il y a quelque chose à apprendre d’eux. Un savoir essentiel pour ne pas dire vital. Mais nous sommes de très mauvais élèves car nous ne savons pas retenir nos leçons !

Pourquoi pleurer les morts 40 jours et 40 nuits? Une allusion au déluge quand Noé dans l’arche fut à l’abri du déluge qui dura exactement 40 jours et 40 nuits?

On dit se mettre en quarantaine, par exemple. Pourquoi 40 ?! 40 est un nombre particulier. En numérologie d’abord mais surtout dans l’univers judéo-chrétien. Il y a la question du déluge oui, mais aussi le temps de certains règnes comme celui de Salomon ou le temps des retraits d’introspection dans le désert… En Égypte ancienne, le nombre 40 marque le moment du deuil et des rites funéraires. C’est le temps qu’il faut à l’âme pour quitter le corps. 40 est un chiffre qui marque le passage, la transformation.

Les femmes sont bien présentes dans votre livre cependant, elles sont blessées, rejetées, violées, mal aimées, broyées utilisées comme rançon de guerre dans des règlements de comptes étourdissants et fracassants : Pourquoi tant de haine comme un souffle de feu quand l’amour traverse votre roman comme une grâce?

J’ai vécu le début de la guerre civile au Congo. Ma révolte, mon écœurement sont devenus ce questionnement.  J’ai côtoyé des hommes qui avaient du pouvoir. Des Blancs, des Noirs. Qu’en faisaient-ils ? C’est toujours la même histoire, l’infernale trinité : l’argent, le sexe, le pouvoir. Qu’en faisons-nous ? Ça oscille toujours entre ombre et lumière… L’humain est fait de cette dualité que j’interroge. C’est la question fondamentale posée dans la mosaïque de ces 4 tomes.

Les hommes ne sont pas des enfants de cœur, ils souffrent tout autant : le cœur de l’homme sera-t-il à jamais un abime de méchanceté et de haine?

Tout au long de cet ouvrage, il s’agira de ce qui se télescope au sein de notre âme. Il y a cette légende amérindienne qui parle du loup blanc et du loup gris… Quel loup veux-tu nourrir en toi ? Quelle part cherchons-nous à cultiver ? Des choses positives ou de celles qui ne font aucun bien ni à nous-même ni aux autres ?

Et pourquoi des bonobos tueurs deviennent des armes trafiquées par des humains?

Depuis quand l’être humain se soucie-t-il de son prochain ? Oui, je généralise avec outrance mais regardez la façon dont nous traitons nos animaux, notre nature. Tant de cruautés. Nous utilisons les animaux dans nos laboratoires pour toutes sortes d’expériences. Nous les envoyons à l’abattoir sans aucune humanité. Les bonobos sont un symbole ici puisque, au naturel, ce sont des primates qui règlent leurs conflits par des gestes d’amour. La nature nous offre tant de leçons… Qui sont les véritables « primates », les barbares de l’histoire ?!

Dieu et animisme au sein du livre pour quels objectifs?

Dans mon esprit, il n’y a pas de dualité. Tel que je comprends l’animisme, c’est dieu en toutes choses. Pour les religions monothéistes, Dieu est Un et tout-puissant. « Dans mon livre à moi », on nomme de mille façons différentes un seul et même phénomène qui est avant tout de l’ordre du mystère. La vie, la création est à la fois Une et, me semble-t-il, multiple. Plurielle. L’unité dans la diversité. Pour moi, il n’y a donc pas d’opposition. Chacune d’entre elles est invitée à la table, dans mon histoire. Et, quelles que soient les religions mises en scène, aucune n’a de prérogatives sur une autre. Parce que dans le fond, tout n’est qu’une question de conscience, de degré de conscience. Il y a, partout, des personnes extraordinaires côtoyant, dans le même cercle, des monstruosités.

Dans votre roman, se télescopent Américains et Européens, s’invitent ensuite Arabes et Chinois : le Kassandja, un pays violé, livré aux guerres incessantes à cause des « fruits » de ses entrailles dont le phoskantium?

C’est du pillage de nos ressources africaines dont il est fondamentalement question. Tout le monde se met à table et « bouffe », comme on dit. N’oublions pas, dans la liste, les Africains eux-mêmes ! C’est le même phénomène qui se reproduit toujours. Que ce soit avec l’or, le diamant, le pétrole, le bois, le coltan et autres minerais.

Le phoskantium, un minerai digne de pure fiction, aucun minerai ne lui ressemble dans la vraie vie, même si nous savons que c’est « un minerai énergétique aux potentialités faramineuses ». Potentialités faramineuses par rapport à quoi, à qui ? Ce minerai a-t-il des couleurs particulières, chaudes, froides ?

Je l’ai décrit, me semble-t-il. Le phoskantium ressemble à un phosphène. Si vous regardez une source lumineuse même un bref instant et que vous fermez les yeux, la tache résiduelle qui danse devant vos yeux ouverts ou fermés est un phosphène. C’est à cela que ressemble phoskantium une fois activé. Autrement une pierre blanche, banale comme un cristal opaque qui a de telles propriétés qu’elle va révolutionner tous les secteurs de l’industrie et plus encore.                                                                                                                                                                                         

James Boots et ses femmes : qu’en est-il de ces amours douloureuses un peu comme Roméo et Juliette?

L’amour traverse mon roman parce que l’amour est une merveille. L’amour est toujours douloureux, la plupart du temps mais j’ai lu quelque part, dans un livre de Marie Summer Rain, qu’il faut continuer à aimer, complètement, entièrement, intensément comme si l’amour ne pouvait jamais nous blesser… Je crois profondément qu’on ne doit pas vivre à moitié. Qu’il faut vivre pleinement.

Vous n’êtes pas que romancière : vous enseignez la littérature francophone et le français dans deux grandes universités du Québec, McGill et Concordia : pourquoi ces matières quand le journalisme vous est aussi familier ?

C’est une question d’opportunité ! Il y a aussi ce contact avec les étudiants. Cette jeunesse qui avance dans ce monde avec parfois beaucoup d’effroi et parfois une incroyable assurance. Cette jeunesse, c’est notre avenir et enseigner est important pour moi. J’ai de splendides retours par moments.

L’amour du conte est également l’une de vos passions : que racontez-vous au monde?

J’adore raconter, inventer, jouer avec les mots. Mais au fond, on raconte toujours la même histoire. C’est la façon de le faire qui fera peut-être la différence.

Conférencière par rapport à votre création littéraire? Et les émissions radio sont-elles toujours au rendez-vous de votre vie aux multiples affluents?

J’ai donné des conférences sur différents sujets. J’ai laissé la radio il y a déjà quelques années mais peut-être y reviendrais-je un jour, je reste ouverte aux différents chemins que m’offre l’existence. 

Une manière si belle de chanter la nature comme « Un océan d’arbres buvait l’horizon », un extrait parmi tant d’autres aussi éblouissants : quel est votre rapport avec la nature?

J’adore cette question. Peut-être est-ce ma préférée ! Je suis en lien avec le monde amérindien comme je vous l’ai dit plus haut. Je suis en lien avec tous ceux qui chérissent la création faite de cette incroyable et fabuleuse diversité.

J’ouvre des yeux émerveillés sur ce monde. Celui qui nous habite et celui dans lequel nous vivons. La nature chante en moi et je me dois de lui trouver les mots qui lui rendent grâce. C’est ce que j’essaie de faire.

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

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