LAURA NSAFOU – Elle ne rencontrait pas d’héroïne qui lui ressemblait

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

LAURA NSAFOU – Elle ne rencontrait pas d’héroïne qui lui ressemblait

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Il était une fois… la diversité dans la littérature jeunesse

Publié le : 04/12/2021 – 10:32

Nos jours brûlés, le roman de Laura Nsafou. © Albin Michel

Patricia Blettery

On le sait tous, qu’on soit passionné ou non de lecture, les livres qui jalonnent nos vies jouent parfois un rôle essentiel dans nos parcours, comme une boussole capable de nous orienter, ou tout du moins d’accompagner nos errances. Alors que se tient à Montreuil la 37ème édition du Salon du livre et de la presse jeunesse, comment les éditeurs, les auteurs, les illustrateurs, les professionnels du livre se mobilisent pour proposer une littérature représentative de tous, dès le plus jeune âge ?

Dans les allées, du Salon de Montreuil, la magnifique couverture très colorée du premier roman jeunesse Nos jours brûlés

de Laura Nsafou est partout ! Il fait même partie de la liste des romans lus et recommandés, à savourer dans l’espace de lecture « KI book in» à disposition des visiteurs ados. Et pourtant, l’accroche est lugubre ! Nous sommes en 2049, le Soleil a disparu. Elikia et sa mère partent à la découverte d’un monde avalé par la nuit, peuplé de créatures monstrueuses, de divinités mystérieuses sur les routes de Casamance, du Bénin, ou du Cameroun.

Mais qui sont les « Esprits créateurs » qui se sont emparés de l’imaginaire de l’écrivaine française Laura Nsafou ? Où a-t-elle puisé ce récit initiatique à la recherche du Soleil dans un monde post-apocalyptique où même la Lune ne fait plus son travail ! On ne s’étonne pas quand elle nous explique que les premières lignes ont été écrites durant le premier confinement, en mars 2020, au début de la pandémie, qu’elle a souhaité dépasser cette paralysie lancinante et insuffler un espoir.

Laura Nsafou, autrice française et militante afroféministe

Originaire de la Martinique et du Congo, Laura Nsafou regrette de ne pas avoir eu de modèle, enfant, dans les livres qu’elle lisait. Petite fille, elle se demandait même si le problème ne venait pas d’elle, puisque qu’elle ne rencontrait pas d’héroïne qui lui ressemblait. Elle a donc très vite commencé à écrire des histoires avec des personnages qui l’aideraient à se sentir moins seule, qui pourraient l’aider à grandir, loin des clichés et stéréotypes d’une Afrique lointaine.

Frédéric Cambourakis qui a réédité le succès de Laura Nsafou Comme un million de papillons noirs, paru dans un premier temps sur internet, note une évolution ces dernières années mais estime que l’approche doit avant tout être sincère, fine, et ne pas répondre à des effets de mode afin de favoriser l’émergence d’une littérature plus respectueuse des équilibres de la société.

Le livre, un outil de construction de soi 

Pour Marianne Zuzula, de La Ville Brûle,

beaucoup de maisons d’édition indépendantes prennent des risques afin que les imaginaires, les idées les plus variées se fraient un chemin dans le cerveau des enfants. Ainsi Roule Ginette, version contemporaine et éco-féministe du célébrissime Roule Galette ( Les Albums du Père Castor) remet les pendules à l’heure. Dans le conte russe « Le Vieux » donnait des ordres à « La Vieille » et réclamait sa galette, bien calé dans son fauteuil. Anne Dory et Mirion Malle remuent tout ce petit monde et offrent une version moins poussiéreuse : leur Ginette, l’héroïne a les cheveux blancs et des envies de liberté !

Travailler à une littérature représentative de tous Autre album, chez ce même éditeur, Ma Maman est bizarre où la question du genre est abordée. Maman a plein de tatouages, elle va aux manif’, elle dit des gros mots… et en plus, on la prend parfois pour un garçon ! Dans un autre ouvrage, Les règles… quelle aventure, des jeunes filles noires, blanches, grosses, avec des poils, sans poils s’interrogent sur les cycles menstruels, la sexualité, le rôle des religions. Pour cette maison d’édition, c’est sûr, on s’interroge déjà et depuis un moment sur nos différences.

Juliette Grégoire, des éditions L’Initiale, présente un magnifique album Le garçon qui voulait se déguiser en reine.

Pour le carnaval Nino veut se déguiser en reine. Il prépare une déclaration officielle à faire en famille. Dans ce manifeste d’indépendance royale et révolutionnaire, il déclare solennellement « Article 1 : les filles et les garçons naissent égaux en droit de déguisement. Article 2 : le jour du carnaval, les petits choisissent et les grands obéissent. Article 3 : en conséquence, je me déguiserai en reine ». Des couleurs chaudes, profondes, veloutées pour une histoire qui illustre fabuleusement bien l’idée du vivre ensemble.

Philosophe de formation, Juliette Grégoire, revendique avec fierté ses choix éditoriaux où égalité rime avec respect, amitié, justice et fraternité. « L’enfance est un enjeu de société. Ce sont, eux, les citoyens de demain. C’est à eux que nous transmettons ce que nous avons fait et les bêtises aussi. Alors, c’est important qu’ils en fassent un peu moins que nous ! » Éditrice depuis 13 ans, elle regrette que les choses avancent un peu trop doucement en matière de représentation de la diversité. Dans l’univers du livre, les personnages tendent à tous se ressembler. Mais, elle aussi, souligne le rôle des maisons d’édition indépendantes qui tentent, expérimentent, font de la recherche. « Il est temps que tout le monde se rappelle que la petite édition indépendante est un vrai gage de qualité, de biblio diversité, d’enrichissement et de maillage sur le territoire. Ce sont des valeurs importantes qu’il ne faut pas laisser tomber, car c’est notre bibliothèque commune à tous qui est en jeu ».

Éveiller les regards 

Mathilde Chèvre, à l’origine de la maison Le port a jauni, basée à Marseille s’intéresse à la notion de tissage des cultures entre elles. À l’origine de son projet, l’envie de partager la langue arabe, et plus précisément la poésie arabe, « une immense prairie à parcourir ». Le port a jauni publie des albums jouant avec le double sens de lecture du français et de l’arabe.  Il n’y a pas de bon ou de mauvais sens pour saisir le livre. Il y a des cultures qui se rencontrent. Mu’allaqa, un poème suspendu est l’un d’entre eux. Il s’agit d’une adaptation, en français et en arabe moderne, de la mu‘allaqa d’Imru al-Qays, un texte phare du patrimoine arabe, connu par cœur par de nombreux lecteurs arabes au fil des générations. Et comme Mathilde Chèvre est une amoureuse de la langue arabe, elle permet à tous d’écouter en libre accès les albums qu’elle édite sur internet.

Le port a jauni propose également des ateliers dans les écoles à base de jeux d’écriture orale et de lecture bilingue, dans les bibliothèques aussi, espaces dont la mission première est bel et bien d’offrir des chemins de traverse à la découverte de personnages si différents et pourtant si semblables.

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