VALENTIN MUDIMBE – Il existe des systèmes de savoirs

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

VALENTIN MUDIMBE – Il existe des systèmes de savoirs

Repenser l’Afrique, avec le Congolais Valentin Mudimbe

Romancier, poète, essayiste, Valentin-Yves Mudimbe est l'un des intellectuels africians les plus influents de sa génération.Les éditions Présence Africaine viennent de publier son opus L'Invention de l'Afrique.
Romancier, poète, essayiste, Valentin-Yves Mudimbe est l’un des intellectuels africains les plus influents de sa génération. Les éditions Présence Africaine viennent de publier son opus L’Invention de l’Afrique. © Présence africaine

Le Congolais Valentin-Yves Mudimbe est philologue, romancier, poète, anthropologue, philosophe et professeur. Il est surtout l’un des intellectuels africains les plus influents de sa génération, dont les ouvrages théoriques sont devenus des classiques incontournables des études africaines à travers le monde. Il a à son actif une œuvre atypique, composée de romans, de poésies et d’essais. Son opus L’invention de l’Afrique, vient d’être traduit en français par les éditions Présence Africaine.

Valentin-Yves Mudimbe aime à rappeler que si la Grèce demeure le berceau de la pensée philosophique, les continents non occidentaux ont eux aussi produit des systèmes de connaissances dignes de ce nom, qui tentent d’expliquer à leur tour l’énigme de l’univers, le monde environnant, le Bien et le Mal ou les rapports de force qui régissent nos sociétés humaines. « La philosophie est grecque en termes de tradition, ses fondements conceptuels et sa diffusion », affirmait-il dans un entretien avec un universitaire portugais. Pour autant, ajoute-t-il, « les civilisations non occidentales ne sont pas, elles non plus, dépourvues de systèmes de connaissances. En Afrique ou en Amérique latine, par exemple, il existe des systèmes de savoirs, organisés selon l’exigence rationnelle d’unité et de cohérence ».

Lui-même philosophe, Mudimbe est considéré comme l’un des penseurs les plus brillants de sa génération. Son œuvre dépasse les frontières stricto sensu de la philosophie et relève autant de la philosophie que de la littérature, l’anthropologie, la sociologie, la philologie. Bref, un auteur inclassable, en dépit d’une continuité thématique d’un livre à l’autre. Ses ouvrages portent sur les conditions de la libération des savoirs sur l’homme africain et son milieu du fait de la domination occidentale sur les plans scientifique, culturel et idéologique. Mudimbe réfléchit sur les modalités de la construction des savoirs en Afrique et sur l’Afrique, libérée du poids du regard colonial.

C’est le thème de son essai L’Invention de l’Afrique, Gnose, philosophie et ordre de la connaissance, que le philosophe congolais vient de faire paraître en français aux éditions Présence Africaine. Comme l’explique Mamadou Diouf, historien et auteur de la préface à la version française de l’essai, L’invention de l’Afrique est une « enquête sur les fondements du discours sur l’Afrique ». Mudimbe va plus loin et n’hésite pas à souligner la persistance des discours négatifs sur l’Afrique, pensée comme l’envers de l’Europe, jusque dans les idéologies afrocentristes les plus radicales nées dans l’enthousiasme des combats contre la colonisation.

Paru en anglais en 1988, L’Invention de l’Afrique est devenu un classique des études africaines dans les pays anglophones. Il a fallu toutefois attendre trente-trois années pour que ce texte séminal, comparé à L’Orientalisme d’Édouard Saïd, paraisse enfin en français. Cette publication, tardive, est l’occasion de revenir sur le parcours de l’écrivain congolais, mal connu dans le monde francophone, alors que sa pensée se nourrit des traditions intellectuelles francophones.

Rebelle aux idéologies identitaires

Philosophe, mais aussi romancier et poète, Valentin-Yves Mudimbe est né en 1941, à Likasi, dans ce qu’on appelait à l’époque le Congo belge, qui deviendra, après le départ des Belges en 1960, le Zaïre, la RDC ensuite. Formé dans une école gérée par des pères bénédictins, le futur écrivain fait des études de lettres classiques, mais l’adolescent se vouait à la prêtrise. À 20 ans, il devient moine bénédictin, se faisant appeler « Frère Mathieu ». Mais très vite, il renoncera à la vie religieuse afin de poursuivre des études universitaires en philologie et en philosophie, d’abord à l’université de Kinshasa, puis en Belgique et en France.

Son doctorat de sémantique en poche, Mudimbe revient au pays en 1970 et pendant dix ans occupera d’importantes fonctions à l’université du Zaïre. Mais soucieux de vivre en philosophe, il supporte mal le tarissement de la vie intellectuelle dans le Zaïre de Mobutu. Qui plus est, en tant que professeur très populaire auprès des étudiants, il était sous pression pour intégrer le bureau politique du parti unique et mettre sa célébrité au service de la fameuse « authenticité » zaïroise érigée en idéologie dominante du régime. Rebelle à toutes idéologies identitaires qu’il aime à qualifier de « mystifications », Mudimbe quittera le Zaïre en catimini en 1979 pour les États-Unis, où il a depuis fait une grande carrière universitaire, avant de prendre sa retraite récemment.

  Mudimbe a enseigné aux Universités de Stanford et Duke, et c’est aux États-Unis qu’il a rédigés ses livres d’essais, particulièrement influents, sur les dérives et le renouveau de la pensée africaine. Si l’enracinement de l’intellectuel congolais dans la tradition universitaire américaine s’est plutôt bien passé, la chose n’était pas gagnée d’avance, comme l’explique Bernard Mouralis, professeur de littératures francophones à Paris et auteur d’un essai important sur le parcours et l’œuvre de Mudimbe (1) : « Il a quitté le Zaïre, l’actuelle RDC, dans des conditions difficiles. Est-ce qu’on peut être philosophe sous le régime de Mobutu ? Je crois que non. Or il occupait un poste très important sur le plan académique, mais a refusé certaines compromissions avec le pouvoir et a quitté le Zaïre avec sa femme et ses enfants. Il a refait sa vie très courageusement aux États-Unis. Il a réappris une langue, en l’occurrence l’anglais. Il a appris le système universitaire américain, qui est très différent du système francophone. Progressivement, il est devenu un très grand universitaire et s’est fait connaître par ses livres et ses articles. »

Poète et romancier

Force est toutefois de rappeler qu’avant même qu’il ne prenne le chemin d’exil, Mudimbe était connu au-delà des frontières de son pays, mais essentiellement en tant que poète et romancier. L’homme est entré en littérature en publiant en 1971 son premier recueil de poèmes intitulé Déchirures .

Certains critiques ont vu dans ce titre la trace de l’entre-deux qui caractérise le parcours intellectuel de Valentin Mudimbe. Tout au long de sa jeunesse, il fut tiraillé entre l’enseignement religieux qu’il reçoit à l’école des pères bénédictins et la société traditionnelle africaine dont il n’avait jamais été vraiment coupé. Garçonnet, il avait même participé à la cérémonie initiatique traditionnelle de la tribu des Luba-Sonkye, dont il est issu.

La poésie de Mudimbe, composée de Déchirures et deux autres recueils poétiques qui ont pour titres Entretailles

ou Fulgurance d’une lézarde 

et Les Fuseaux parfois,

parus respectivement en 1973 et 1974, peuvent être vus aussi comme à la fois un prolongement et un dépassement du mouvement de la négritude. Mouvement poétique, la négritude fut aussi un outil de redécouverte et d’affirmation culturelle à l’époque coloniale. Dans les années 1970, elle n’est plus une grille susceptible de rendre compte des nouveaux rapports de force dans l’Afrique des indépendances. Surtout dans l’Afrique centrale où l’indépendance a été synonyme de bouleversements et de tragédies incommensurables, comme on a pu le voir dans le Congo belge avec la mise à mort de Lumumba et la sécession du Katanga.

« Les poèmes de Mudimbe sont marqués par une expérience existentielle primordiale qui est celle de la déchirure, de la souffrance, explique Bernard Mouralis. Car, vivre au Zaïre avec le bagage intellectuel de Mudimbe dans les années 1960-1970, c’était très frustrant. Qui plus est, les conditions dans lesquelles l’indépendance eut lieu, eurent des répercussions tragiques pour les populations. Il y a eu beaucoup de morts, des populations massacrées… Dans ses poèmes, Mudimbe s’interroge sur le sens de ces catastrophes et le prix humain des bouleversements politiques. »

L’œuvre romanesque de Mudimbe, formée de quatre titres de qualités inégales, se nourrit aussi de cette expérience de déchirure collective, doublée de la déchirure individuelle de l’auteur confronté à la défaite de la pensée dans son pays livré à une dictature sanglante. C’est notamment le sujet du premier roman de Mudimbe, Entre les eaux, publié aux éditions Présence Africaine en 1973. Ce roman met en scène le drame d’une conscience déchirée à travers les heurts et malheurs du personnage principal, Pierre Landu. L’odyssée du protagoniste n’est pas sans rappeler l’itinéraire intellectuel de l’auteur lui-même, ballotté entre la vie monastique et les promesses du marxisme révolutionnaire.

« Penser contre l’Occident est encore occidental »

Après un second roman, Le bel immonde, qui plonge le lecteur dans le Congo des ténèbres de Mobutu où règnent la corruption, la prévarication et la lâcheté, Mudimbe donne avec son troisième roman, L’Écart, l’un de ses ouvrages de fiction les plus réussis. La fiction ici rejoint la dérive de la vie intellectuelle en Afrique que l’écrivain scrute depuis ses premiers livres. Ici, à travers l’histoire de son personnage principal, Nara, engagé dans une recherche anthropologique visant à « décoloniser les connaissances établies », le romancier met en scène le drame de l’intellectuel colonisé, incapable de s’instaurer en sujet face à l’Occident à la fois dominateur et maître des outils de sa contestation. Il prend douloureusement conscience comme d’autres avant lui que, comme Mudimbe l’a écrit dans l’un de ses essais, « penser contre l’Occident […] est encore occidental et […] notre recours contre lui est encore peut-être une ruse qu’il nous oppose et au terme de laquelle il nous attend, immobile et ailleurs. »

La tragédie de l’homme dominé est le véritable sujet de l’œuvre de Mudimbe dont ce dernier a raconté avec brio les modalités et les séquelles à travers ses ouvrages proprement littéraires, tout comme dans ses essais théoriques que nous évoquerons plus précisément la semaine prochaine dans la deuxième partie de cette chronique consacrée à l’un des auteurs africains les plus marquants et peut-être les plus universels par la profondeur historique de sa vision.

(1) V.-Y. Mudimbe ou le discours, l’écart et l’écriture (Paris, Présence Africaine, 1988, 144 pages)


Lire Mudimbe en français :

► Poésies : Déchirure (1971), Entretailles, précédées de Fulgurance d’une lézarde (1973), Les Fuseaux parfois (1974).

► Romans : Entre les eaux (1973), Le bel immonde (1976), L’Ecart (1979), Shaba deux. Les Carnets de Mère Marie-Gertrude (1989).

► Essais : Réflexions sur la vie quotidienne (1972), L’Autre face du royaume, une introduction à la critique du langage en folie (1973), L’Odeur du père (1982), L’Invention de l’Afrique. Gnose, philosophie et ordre la connaissance (1988 et 2021 pour la version française).