JEAN-CLAUDE MOUNKALA – L’arbre ne peut mourir

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

JEAN-CLAUDE MOUNKALA – L’arbre ne peut mourir

 

Originaire du Congo-Brazzaville, Jean-Claude Mounkala réside en France depuis Octobre 1983. Marié, père de six merveilleux enfants, il vit actuellement en Guyane pour des raisons professionnelles. Il est membre de l’Association des Auteurs Guyanais, Président de l’association Guyanaise d’Edition.  Comme auteur, il a publié quatre recueils de poésie, un recueil de nouvelles, et une pièce de théâtre. Lauréat du 7ème concours radiophonique de la Meilleure Nouvelle de Langue Française de l’Agence Française de Coopération Culturelle et Technique (ACCT), pour ma nouvelle : « Pour 10 000 FCFA, Ta vie » publiée dans la  » Collection Monde Noir Poche », Paris. Il est également lauréat de l’ARDUA (Association Régionale des Universités d’Aquitaine) à Bordeaux, 2014, pour son recueil de Poésie « Sans Visage » (Poème chanté sur des airs de musique et qui se joue sur scène), parue au Éditions La Bruyère, Paris, 2011.

Quel métier exercez-vous dans la vie de tous les jours ?

Je suis Psychosociologue Conseil en Organisation et Ressources Humaines, Professeur certifié de Sciences et Techniques Médico-sociales. J’exerce actuellement le métier d’Enseignant et de Conseil en ressources humaines et en organisation en Guyane.

Malgré ces métiers, écrire pour vous est devenu un acte viral : qu’écrivez-vous et depuis quand aviez-vous publié votre premier livre ?

Une de mes anciennes étudiantes devenue ma collègue, m’avait apostrophé un jour en me demandant combien d’heures avait ma journée, pour faire tout ce que ce je faisais et avoir en plus le temps d’écrire. Je pense que j’aurais pu lui répondre comme le fait l’un des personnages de mon roman : « –– Tu sais Linda, il y a tant d’heures dans la journée pendant lesquelles nous sommes éveillés, que l’on ne peut que trouver du temps pour faire ses devoirs, étudier et vaguer à bien d’autres choses encore ».

Et maligne, elle avait ajouté : –– Et puis Linda, n’aurons-nous pas toute une éternité couchés entre quatre planches, pour bien nous reposer ? Alors activons-nous ! Profitons de la vie pour vivre ».

 Des prix gagnés qui ont apporté un plus à votre création : quels sentiments

en tirez-vous?

Tout d’abord une surprise et un étonnement que mes écrits aient pu susciter de telles adhésions pour les mettre en valeur, mais surtout une fierté pour le recueil de poésie «Sans Visage ». Elle est écrite dans un style plutôt inhabituelle pour la poésie, d’autant plus que ce recueil était à l’origine, plutôt un monologue poétique intérieur, donc plus personnel. D’ailleurs il avait fallu l’insistance d’une collègue pour me décider à l’envoyer chez un éditeur. Une fierté d’avoir reçu le premier prix alors que plusieurs genres littéraires concourraient pour ce prix : théâtre, roman, essai, poésie, et c’est mon recueil qui a été primé. Oui, c’est un sentiment de fierté.

Vous écrivez des nouvelles, de la poésie et en 2018, vous publiez du théâtre : Comment expliquer cette soif d’avoir changé de genre ?

En fait, j’ai déjà écrit deux pièces de théâtre que je n’ai jamais osé présenter à un éditeur. D’ailleurs je me demande si je ne vais pas me relancer plus sérieusement dans le théâtre. J’aime le théâtre. J’ai fait des sketchs quand j’étais à l’école primaire, et du théâtre à l’Université Marien Ngouabi. J’aime la magie des dialogues, la souveraineté des mots qui disent, des mots qui s’interpénètrent, sans témoin, ni voyeurisme, ni escapade vers d’autres horizons. Je retrouve dans le théâtre, de la poésie dont le vers est partagé.

La pièce « Le jour où Langwiyann est né », parait aux éditions Nadzia et annonce la naissance d’un enfant : Langwiyann, que signifie ce nom ?

La pièce est coéditée par l’A.G.E. Quant au mot Langwiyann, c’est une légère déformation du créole guyanais de « La Guyane » qui s’écrit en réalité  » Lagwiyann ou Lagwiyàn ». J’ai fait d’un pays, le nom d’un nouveau-né, un prince, et le pays la Guyane, un royaume le « Guyanati » qui se trouve dans une galaxie inventée « Monirali ».

L’espérance, l’unité c’est ce qu’évoque cette pièce ?

Oui, Langwiyann est portée par une espérance : Le combat d’un peuple pluriel formé des amérindiens, peuple autochtone, des descendants d’esclaves, majoritairement des Noirs marrons, considérés également comme peuple autochtone ; des originaires des DOM et TOM, du Laos, et une bien présente population française or DOM-TOM, ainsi que qu’une immigration active et forte en provenance des pays environnants : le Brésil, le Guyana, mais aussi la Dominique, ainsi que l’Afrique.

On a l’impression en lisant cette pièce que l’étau colonial ne finit pas de se resserrer autour de ses colonies, dans les Îles où en Afrique ?

Absolument ! et l’Afrique, et tous ces pays et peuples sur lesquels s’exerce l’étau comme tu le dis à juste titre, néocolonial, qui demeure présent. C’est la négation de la fraternité (oubliant ce mot à connotation trop religieuse) disons plutôt la non-acceptation et le non-accueil de l’autre considérés comme étant digne d’interaction. Un étau subi jusqu’à ce que le peuple se lève pour dire son « Nou Gon ké sa ! » (Nous en avons marre ! ça suffit !), comme ce royaume du Guyanati, si semblable à la Guyane, si semblables aux pays africains… Aussi, la réalité du Guyanati reçue ainsi, est une fable. Et pourtant quelque part dans la galaxie de la voie lactée, sur une planète nommée Terre, la fable est réalité ; une réalité partagée, vécue plutôt malheureusement par tant de pays semblables.

Les colonies sont-elles dans une certaine mesure, à la recherche des moyens de vivre ensemble dans le respect mutuel, la liberté et la prospérité ?

Si je devais utiliser le mot « colonie », je le ferais avec des guillemets, pour accepter la réalité géopolitique politique de l’heure à savoir : des territoires sous-tutelle et des peuples qui aspirent au « Vivre ensemble dans la reconnaissance et l’acceptation mutuelle ». Enfin je voulais dire l’utopie du « Vivre ensemble dans la reconnaissance et l’acceptation mutuelle », car l’empreinte de la colonisation est si solidement harnachée dans l’ancien colonisé qu’il oriente et nourrit sa vie, sans qu’il ne s’en rende compte et impactant négativement sa vie. Cela me fait penser à une parole de Jésus à qui on soupçonnait de faire des miracles au nom de Beelzébul, le prince des ténèbres. Je  cite Matthieu 12. 26 : « Si Satan chasse Satan, il est divisé contre lui-même; comment donc son royaume subsistera-t-il? ».

Les liens dans les familles sont ébranlés, les enfants partent au loin et bien souvent ne reviennent pas à la case départ : l’exil, l’adultère, la solitude,  cassent la fragilité des familles déjà bien déstabilisées ?

Personnellement, ceci est ma douleur et un sentiment de culpabilité, difficiles à évacuer. Qui aurait pu me convaincre que j’allais vivre 37 ans hors de mon pays. Une douleur à peine adoucie par la découverte de l’autre, le partage et le sentiment que Mère –terre est partout la même dans cette luxuriante et chaude Amazonie, comme là-bas sur les berges du Congo.  La deuxième cause de ma douleur c’est le constat amer à une question dont je redoute la réponse du fait de mon impuissance à endiguer la vague toujours présente d’une relation qui n’est pas accueil et enrichissement mutuel, mais désir de domination et d’assujettissement de l’autre. Cela passe par sa disparition, c’est-à-dire à par la disparition de sa culture, donc de son essence et donc par son aliénation, et plus fort que l’aliénation : son assimilation.

Que représente donc le personnage de Zouroubita ?

Zouroubita représente la fable, l’irréel. A lui seul il porte toute la problématique de la pièce à savoir : l’utopie du possible, le vivre-ensemble avec nos cultures plurielles, l’utopie du renversement de l’ordre actuel pour un nouvel ordre plus juste.

Mais il y a aussi Nzonzi

Nzonzi comme tous les autres noms à connotation du bassin du Congo et donc de l’Afrique, et donc du Sud, représente le regard porté sur un problème territorial. C’est la prise de conscience de l’unicité d’une raison de porter un combat pour la dignité et le droit des peuples d’être reconnus, et de prendre leur place dans le concert des nations. Il symbolise l’idéal d’une unité des peuples et des nations afin que l’utopie devienne le réel possible, et donc le réel tout court.

Vintuimarcedissette, un si long nom !

Vintuimarcedissette, c’est le peuple qui se regarde et qui prend conscience de l’injustice, de la duperie, de l’arbitraire et de l’assujettissement des consciences, et qui lance ce jour-là, ce 28 mars 2017 (vingt-huit mars dix-sept) à la face des nations-terre son cri d’un ras-le-bol : « Mo gon ké sa ! » Et ce jour devient acteur qui porte l’étendard du « y’en a assez ! »

Africanité et créolité sont au cœur de votre pièce quand on voit les noms et les expressions créoles dans le texte : une façon de garder unies les racines et les branches des familles au bord de l’explosion ?

C’est vrai ! On trouve dans l’association des cultures par les noms, mais aussi dans la référence de l’Afrique dans un mouvement qui a secoué la Guyane, un facteur d’unicité, certainement. Mais plus encore, un enracinement pour ne pas mourir.

Africanité et créolité, une même identité ?

Sérieusement, africanité et créolité pour une même identité, celle qui s’enrichit non des origines, mais des histoires particulières comme autant de branches vitales qui portent le tronc. L’identité des afro-descendants n’est pas l’Afrique, mais elle est dans une construction en permanence forgée par l’essence originelle et les différentes expériences singulières ; dans la larme, le sang, le rire, la danse… donc dans la rencontre, dans la respiration. C’est un tout. Voilà pourquoi l’arbre ne peut mourir, car les branches sont appelées à toujours s’ouvrir aux différents alizés, aux pluies, aux soleils et aux effluves de la terre.

Le jour où Langwiyann est né, un travail d’équipe bien huilé ?

Un travail d’équipe ?

Pas vraiment ! Mais un travail qui a voulu faire un clin d’œil à des talents congolais dans la création du livre, comme pour renforcer le coté supranational de la pièce, le matérialiser. C’est ainsi que nous avons utilisé les talents de monsieur Régis Locko pour le dessin et sa créativité dans la composition de la couverture. Le choix de M. Jordy Bossolo pour la conception de la couverture a été plutôt le fruit du hasard d’une rencontre initiée par notre proximité avec le livre. Grâce à leur perspicacité M. Locko et M. Bossolo ont su traduire dans la couverture, le message que je souhaitais faire passer. Ce sont autant de talents qui méritent d’être de plus en plus reconnus.

Votre pièce a-t-elle déjà été jouée ?

Non, la plupart des troupes locales ont programmé près de deux ans de représentation. Quant à moi, mes activités professionnelles ne m’offrent pas le temps pour m’engager dans la production de la pièce. Je cherche une troupe qui serait intéressée. Elle pourra toujours compter sur ma coopération.

Des projets ?

Donner une suite au Jour où Langwiyann est né. D’ailleurs le titre est déjà trouvé : « Sous le regard des Anciens ». Il s’agit de réunir les divers diagnostics, les analyses critiques faites par des personnalités de la sphère intellectuelle, politique, économique, bref des différents penseurs du Sud, sur des thèmes comme : la coopération Nord – Sud, les rapports postcoloniaux, mais également leurs projets politiques ou visions des peuples, des pays et des nations,  ou des nations et des pays selon les perceptions. En somme, quel avenir envisagent-ils à ce nouveau-né ? Quelles solutions proposent-ils ? … Ainsi le projet de la suite à cette pièce consistera en la mise en scène de ces différentes visions. Ce serait une sorte d’Essai politique sur la question des inter-souverainetés et de la place des pays du Sud dans le concert des Nations. J’avoue entre l’écriture d’un essai politique, ou d’une pièce de théâtre.

Toutefois le projet urgent serait de finaliser mon premier roman. J’en suis à la relecture pour le terminer, puis viendra le temps de la recherche d’un éditeur.

Un dernier mot ?

J’espère que ce ne serait pas mon dernier mot, que j’aurais la grâce d’en dire plusieurs encore pour le temps qui me reste à vivre n’est-ce pas ? (Ok ; Fermons la page de cet humour qui ne fait rire que moi.).

Je veux tout simplement dire : Merci d’avoir organisé cette rencontre avec vos lecteurs. Cela a été un véritable plaisir. Pour ceux qui veulent me contacter, ils pourront le faire par mail à l’adresse suivante : mounkalajc@gmail.com. Je saurais me rendre disponible.

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda