RICHARD ALI – Dresser un tableau sur la ville de Kinshasa

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

RICHARD ALI – Dresser un tableau sur la ville de Kinshasa

Dans Ebamba. Kinshasa-Makambo, titre original en lingala ouMr Fix-It en anglais, Richard Ali  A Muntu nous brosse un portait de la ville de « Kinshasa-Kitendi » dans tous ses états : Kinshasa de la mode, de la musique, du sexe, où les personnages sont livrés à eux-mêmes, sans avenir possible. Mais l’espoir demeure et Richard Ali, homme à plusieurs casquettes, -juriste, écrivain, producteur d’émission télé, mais aussi opérateur culturel- nous livre sans fard sa vie de père heureux dans la survie de chaque jour.

 

Okozonga Maboko Pamba, cela nous fait penser à la Bible où il est écrit qu’à la terre tu retourneras en emportant rien. Est-ce dans ce sens que vous parlez?

Hmmm je sais pas vraiment pourquoi j’hésite à dire « oui », car de toute façon c’est un peu ça… quoique c’est un peu plus que ça ou autre chose que ça. Ça pourrait aussi renvoyer au titre d’une chanson très connue d’un artiste musicien congolais, Ferré Gola, « Okozonga maboko pamba! ».  « Mains vides ou bredouilles, rentreras-tu! ». La petite histoire n’a rien à voir dans le sens de l’Évangile, il s’agit ici plutôt de l’effet de l’évangile sur la vie de cette dame qui en ayant tout semé après « L’opération poche vide » déclenchée subitement par le pasteur de leur église va faire qu’elle puisse rentrer finalement mains vides et toute la maisonnée affamée! Mais il y a aussi un clin d’œil à une autre nouvelle «Ebola++ » où l’on peut bien se questionner sur le sort final de ce président qui fait un soliloque à n’en finir : «Retournera-t-il avec quelque chose ou mains vides!? »

La rentrée littéraire ne présente que les livres en lingala?

Non non, la Rentrée Littéraire mieux « La Grande Rentrée de Kinshasa » puisque c’est comme ça que ça s’appelle, ne présente pas que des ouvrages écrits en lingala, mais toutes les publications écrites dans n’importe quelle langue! C’est actuellement une des grandes manifestations littéraires du pays et nous pensons qu’elle doit bien demeurer très ouverte pour offrir toutes les possibilités à tous ceux qui œuvrent dans le secteur du livre.

Depuis quand animez-vous cette émission?

« Émission » ou « Événement »? Si c’est de l’émission que vous voulez bien parler, je suppose bien qu’il s’agit de mon émission « B-one littératures » sur la chaîne de télévision « B-one TV », eh ben, je l’ai animée de 2015 à 2017, puis arrêtée durant toute l’année 2018 faute de temps. Je compte bien la reprendre dès la rentrée de 2019.

Pourquoi ce retour vers les langues nationales? 

Peut-être parlerons-nous d’un « recours » que d’un « retour » parce que j’ai démarré mon aventure littéraire en langue française. J’ai juste ressenti en moi cette nécessité à un moment de recourir à cette langue que je parle tous les jours et via laquelle j’exprime quatre-vingt dix pour cent de mes émotions naturelles! Cette langue par laquelle je suis venu au monde et qui demeure aujourd’hui le cordon ombilical de mon peuple! Et surtout lorsque j’ai compris que la littérature ne se définissait jamais en une seule langue, mais dans toutes les langues! Le lingala étant une belle langue, une langue d’avenir, pourquoi ne pas écrire dans cette langue au moment où des millions de lecteurs sont juste là devant et n’attendent que ça! J’ai fait recours au Lingala pour que ceux qui parlent lingala trouvent aussi de la littérature dans cette langue et ne soient guère complexés en la parlant! Je fais recours au lingala, pour le promouvoir, oui, mais je n’ai pas non plus arrêté d’écrire en français, car je ne suis guère dans une posture de « bataille ».

Vous avez publié votre roman en lingala et aux USA, il a été traduit en anglais, racontez-nous la genèse de ce roman.

Très longue et belle histoire, mais je vais essayer d’être bref! (rires).  J’ai publié un premier livre (recueil de nouvelles) en français, « Le cauchemardesque de Tabu » qui a très bien marché, car édité d’abord par « MABIKI » puis après « MEDIASPAUL » a racheté les droits. Mon premier éditeur (Mabiki) m’a soufflé à l’oreille « Pourquoi tu ne tenterais pas quelque chose en lingala comme tu l’as si bien fait en français? » D’autant plus que mes petites histoires dans ce recueil parlaient ou parlent de faits quotidiens des Kinois. Je l’ai entendu sagement puis me suis souvenu qu’adolescent j’avais déjà émis ce vœu d’écrire un jour en lingala, écrire des poèmes en lingala, je trouvais déjà cela original et beau! Un ou deux ans après, je ne sais plus, je me déciderai à le faire: juste pour une bonne aventure! Je me souviens m’être dit : « Tiens, pour le premier livre, je me suis battu comme pas possible afin d’être édité; et là, un éditeur me tend la perche pour un travail qu’il est prêt à éditer sans ménagement et je vais traîner…?? »

Et vous vous êtes jeté à l’eau!

Voilà, fort de cela, je me suis jeté à l’eau. J’ai commencé à travailler ce roman-là dont le titre ne viendra qu’à la fin, et dont toute l’histoire ne s’est tissée qu’en écrivant. Je n’avais que l’idée d’entrer du roman, pas la suite ni la fin. Une fois terminé, je l’envoie à mon éditeur (M. Bienvenu de Mabiki) qui le recevra avec beaucoup d’enthousiasme, il avait beaucoup apprécié mon travail, l’histoire et l’écriture, puis, comme promis, se décidera à le publier. Peu de temps avant sa publication, la femme de mon éditeur (Mme Sara) nous informera d’un appel à candidatures pour une anthologie qui devrait réunir de jeunes auteurs du continent. Nous partagerons aussi l’information à la petite communauté de jeunes auteurs au pays en ce temps.

Et vous avez soumis le fruit de votre labeur?

En effet, le dernier jour, nous soumettrons notre candidature avec notre travail en lingala et cela sera retenu après avoir jeté aussi un œil sur notre profil. L’extrait du texte en lingala sera publié dans une version traduite en anglais dans cette grande anthologie titrée « Africa39 », regroupant 39 jeunes auteurs subsahariens considérés comme très prometteurs pour l’avenir de la littérature du continent. Cet extrait sera par la suite repéré par un éditeur américain qui fera la demande de racheter les droits pour l’édition du roman tout entier en anglais. Chose qui sera faite après deux ans, et le roman en anglais est là sous le titre « Mr Fix-it » aux éditions Phoneme Media. Voilà cette belle épopée d’un roman qui passe du lingala directement vers l’anglais américain!

Quel est son titre original en lingala?

« Ebamba. Kinshasa-Makambo ».

De quoi parlez-vous exactement dans ce livre?

L’histoire ou la mésaventure de Ebamba, personnage principal, qui se retrouve dans une situation malencontreuse parce que locataire quelque part et sans emploi un moment. Le loyer résidentiel a des réalités troubles à Kinshasa, dans le Congo, et possible que ça soit dans toute l’Afrique: Le locataire est souvent traité comme un vaurien surtout quand le bailleur mais surtout la bailleresse vit dans la même parcelle: j’en profite pour dresser un tableau sur la ville de Kinshasa, ses habitations, ses routes, son fleuve, ses moyens de transport, l’homosexualité, la débrouille, les motos, tout mais je pense bien que presque rien ne nous a échappé pour cette période-là… Kinshasa est une ville à visiter à tout prix!

La musique et la mode dans ce roman occupent une grande importance. Quels messages donnez-vous à travers ces deux modes artistiques?

Kinshasa est à la fois Ville de la chanson et de la mode! Ville de la rumba et de la sape! C’est ce qui fait vivre cette ville, je dirais même tout le pays! A Kin, on naît avec la musique dans le sang, l’habillement est toute une religion, on parle même de la « Religion Kitendi! ». Difficile de présenter une œuvre romanesque sur cette Ville sans y mettre de la musique et la mode. Vous l’avez si bien remarqué j’ai fait un sacré clin d’œil à deux artistes de renom du Congo en plaçant les textes de leurs tubes: Bakaké de Mpongo Love, et Cheval de Koffi Olomidé. La rumba congolaise fait partie intégrante de notre littérature!

La tradition et la modernité se côtoient dans ce livre: tradition et modernité, combat sans fin?

Et je pense bien qu’il n’y aura pas de fin pour ce combat-là! (lol!)  De Chinua Achebe, en passant par Cheikh Amidou Kane, jusqu’à tous les grands d’aujourd’hui : la question revient toujours!

Que dire du chômage des jeunes?

Il fait aujourd’hui partie des réalités auxquelles les communautés se retrouvent malheureusement sans recours ni issue! Le travail reste toujours un luxe, on l’a toujours difficilement, c’est là que j’aborde même le sujet sur l’homosexualité dans ce roman. Les jeunes du continent souffrent. Et entre-temps, les autorités qui devraient créer des emplois pour ces jeunes ne le font pas, elles s’enrichissent, donnent du boulot à leurs enfants, aux membres de leurs familles, les jeunes compétents restent au chômage et chez leurs parents jusqu’à un âge très avancé… Tout ça fait mal et appellent à tout revoir!

Aujourd’hui vous êtes un père heureux,  comment gérez-vous toutes vos activités?

Ahhahah (rires)! Ah, un bonheur, Yaya! Un sacré bonheur que d’être père, et surtout à cet âge! Je suis très heureux, très comblé! Après, il est vrai que le travail est là, et moi avec plusieurs casquettes et tout ce que je fais pour la littérature dans mon pays, ce n’est pas facile! Les premiers jours de son arrivée, arrivée de mon fils, Kether-Philippe, j’ai d’abord reçu le baptême de feu des nuits blanches: tu dors pas toute la nuit parce que le petit n’est pas encore adapté à votre horaire, et le matin, t’as pas le choix, tu dois te rendre au service et coordonner des activités. J’avoue que ce n’est pas facile. J’ai mis en attente plein de projets d’écriture et tout, parce que le temps me fait vraiment défaut en ce moment. Mais, je ne me plains pas trop, j’avais longtemps attendu ce moment! Je le prends d’abord comme ça et on verra le reste après! Je jouis de l’instant de sa venue!

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo