RENE MARAN – Un homme pareil aux autres

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

RENE MARAN – Un homme pareil aux autres


La réédition de «Batouala», Goncourt 1921, fait redécouvrir un roman écrit au cœur de l’Afrique

Publié le : 26/10/2021 – 09:34

Texte par :Isabelle Chenu

En cette semaine de remise de prix littéraires en France, les éditions Albin Michel ont décidé de rééditer un prix Goncourt 1921 attribué à l’auteur René Maran pour son roman « Batouala ». L’occasion de redécouvrir un texte qui n’a pas pris une ride malgré ses cent ans ainsi qu’un auteur français qui, jusqu’à sa mort en 1960, déplora qu’on le renvoie sans cesse à « son statut de premier Noir récompensé par le Goncourt ». 

René Maran est né en Martinique de parents guyanais. En 1890, il a trois ans quand sa famille prend le bateau pour l’Afrique où son père est nommé à un poste administratif colonial. Il en a sept quand il est envoyé en internat, seul, suivre sa scolarité à Bordeaux.

Pétri de culture classique, amoureux fou des livres et de la littérature, René Maran deviendra administrateur colonial. Pur produit de son éducation humaniste, il croit en une mission civilisatrice de la colonisation française…. Avant de déchanter devant la réalité.

« Batouala » le succès inattendu

Quand il remporte le prix Goncourt au dernier tour de scrutin, le 14 décembre 1921, René Maran est un inconnu. Il a mis près de huit ans à peaufiner Batouala, qu’il a  écrit au cœur de l’Afrique. La nouvelle fait le tour du monde, car la France vient de décerner son plus prestigieux prix littéraire à un auteur français et noir, une première.

La nouvelle ne parviendra à l’intéressé que dix jours plus tard, administrateur colonial en Oubangui Chari entre le Congo et le lac Tchad, René Maran se trouve à plusieurs jours de marche du premier relai de poste.  Ce premier roman est un conte sur la vie quotidienne d’un mokoundji (un chef africain), sur ses activités politiques et religieuses, ses rivalités avec un guerrier plus jeune. C’est aussi un livre rempli de sons…. Une ode à la faune, à la flore, à l’intense beauté de la nature africaine.

La presse s’enthousiasme. « C’est la première fois que les Noirs jouent et gagnent » titre le journal Le Petit Parisien. Pourtant ce prix Goncourt fait scandale. Fabrice Gardel a réalisé pour le pôle outre- mer de France Télévisions un documentaire consacré à la vie et à l’oeuvre de l’écrivain : « René Maran n’est pas un militant politique, ce n’est pas du tout un idéologue, ce n’est pas un Franz Fanon (essayiste et psychiatre, fondateur du courant de pensée tiers-mondiste et figure majeure de l’anticolonialisme). Il se considère comme un écrivain français comme Mauriac ou Gide ou Paul Valéry. Ce qui a mis le feu aux poudres ce n’est pas Batouala c’est la petite préface qui dénonce la colonisation et où il écrit : « civilisation tu bâtis ton royaume sur des cadavres », plus il reste en Afrique plus il découvre la façon dont les coloniaux exploitent l’Afrique ».

Succès et désillusion

Le pillage de l’Afrique, l’alcoolisme et le peu de formation des coloniaux, les abus en tout genre, René Maran les découvre avec effroi. L’honnête homme qui a reçu une culture classique pétrie d’humanisme, s’est fait fort d’apprendre les dialectes locaux à son arrivée à Fort Archambault au nord de l ‘AEF, l’Afrique équatoriale française. Il croit au rêve d’une colonisation qui apportera l’éducation, la santé, mais ses idéaux butent sur de terribles constats.  Dans le même temps, la puissance du continent africain, ses populations, ses traditions, le fascinent. Il décide d’écrire Batouala, roman redécouvert un peu par hasard par Stéphane Barsacq, éditeur chez Albin Michel. « On est en 1921 et pour la première fois, on montrait un continent raconté depuis un point de vue qui n’est pas celui d’un colon. Pour la première fois, on a des héros noirs racontés par un auteur noir qui connait l’Afrique. C’est quelque chose d’étonnamment moderne et qui le reste. Par moment on peut avoir le sentiment de lire du rap, du slam. Il y a texture linguistique que Maran travaille avec un grand talent, son écriture n’est absolument pas démodée, c’est cela qui m’a le plus surpris. On lisait

un livre qui avait un siècle et on avait l’impression qu’il avait été écrit hier »

Trop noir pour les Européens, trop blanc pour les Africains

René Maran, comme tous les hommes libres, compte bon nombre de détracteurs. On l’accuse d’être un usurpateur, de ne pas avoir écrit Batouala, ou encore « de mordre la main de la France qui l’a nourrie ».  Trois ans après son prix Goncourt il démissionne de l’administration coloniale, il publiera jusqu’à la fin de sa vie une vingtaine de livres : romans, conte animalier ou philosophique, poèmes et plusieurs biographies sur les pionniers de l’empire comme Pierre Savorgnan de Brazza, son modèle, grande figure de l’expansion coloniale française et philosophe de la non-violence.

« On voit bien que la question du colonialisme aujourd’hui, explique l’éditeur Stéphane Barsacq, la question des artistes noirs, la question simplement d’une présence noire est sous les feux de l’actualité. A juste titre. Tout ça vient de très loin. René Maran a connu le scandale et un siècle plus tard d’une certaine manière le scandale perdure. On voit que la question d’une altérité à la civilisation occidentale est quelque chose qui ne va pas de soi. Nous avons la volonté de rétablir, de corriger, de remettre en perspective et une histoire et une mémoire et aussi des gens de valeur qui sont des phares pour tout le monde ».

Batouala sera traduit en anglais, aux débuts des années 30. Dans une Amérique ségrégationniste, un écrivain noir français qui dénonce le racisme fait grand bruit. « Le scandale de Batouala sera mondial, René Maran fait la Une du New York Times, il dénonce la colonisation sept ans avant Gide, il est cité par Alan Locke …. Batouala a joué un rôle majeur », souligne le réalisateur Fabrice Gardel.

Toute sa vie René Maran a souhaité être considéré comme Un homme pareil aux autres,

titre de son roman d’inspiration biographique paru en 1947. Réédité lui aussi cet automne aux éditions Le Typhon.

Isabelle Chenu