JEAN-MARC ARMANSIN – Rien ne s’oppose, tout se complète

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

JEAN-MARC ARMANSIN – Rien ne s’oppose, tout se complète

Né à Franceville au Gabon, de parents originaires de Madagascar Jean-Marc Armansin est arrivé en France à l’âge de quatre ans. La famille a vécu à Strasbourg, puis a emménagé à La Machine, petite ville minière située dans la Nièvre. C’était une cité ouvrière qui s’est construite autour d’une machine à extraire le charbon. Il perd son père à l’âge de 13 ans à la suite d’un cancer des poumons. Sa mère les éleva seule, son frère, sa sœur et lui. Au lycée Jean-Marc fit des études en maintenance industrielle et obtint un bac professionnel vente-représentation. Il cherchait, à tâtons, un moyen pour être autonome le plus rapidement possible. En parallèle il faisait un sport-étude handball tout en découvrant l’animation sociale. Il s’engagea dans cette voie et obtint son premier job à l’âge de 19 ans en tant qu’éducateur sportif, à Bourges, dans le centre de la France.

Ensuite, il a travaillé pendant une quinzaine d’années auprès d’enfants et d’adolescents en situation de handicap moteur, mental et social en tant qu’Aide-Médico-Psychologique et artiste-intervenant. Aujourd’hui, il est formateur et coordinateur dans une école du travail social.

Les dons, les talents se transmettent de parents à enfants (comme les médecins, les avocats, etc.) : peut-on dire que votre amour des mots vient du lien familial ou de votre moi personnel?

Mes parents n’étaient pas lecteurs. C’est mon grand frère qui m’a initié à l’amour des mots. Quand nous étions enfants nous nous racontions des histoires au moment du coucher ou lors de longs trajets en voiture sur la route des vacances. Je crois que cela est venu naturellement, par le jeu. On se racontait des histoires où nous étions les héros de nos péripéties.

Il y a une part d’acquis et d’innés pour ma passion pour les lettres. Selon moi, il y a quelque chose qui est de l’ordre de la filiation. Quelque chose qui s’est transmis de manière inconsciente et qui a fini par se loger dans mon esprit.

Ce qui de l’ordre de l’acquis est expérientiel. J’ai nourri mon obsession pour les mots. La littérature, la poésie, le cinéma, le théâtre et la musique sont des moyens pour assouvir mon besoin irrépressible d’évasion. L’art est vital, il permet de voyager, de jouir de la liberté.

Et quand avez-vous décidé de mettre les mots en musique? Comment s’est fait le déclic? À quel moment aviez-vous lié cette alliance avec la musique? Comment définiriez-vous votre amour de la musique?

  J’ai commencé à jouer de la guitare vers l’âge de 10 ans. J’écoutais beaucoup de musique et j’essayais tant bien que mal à interpréter les chansons de mes artistes préférés. L’incapacité à reproduire des chansons m’a beaucoup frustré. Alors, pour me libérer de cette frustration, j’ai commencé à composer mes propres chansons.

 J’aime la musique profondément. C’est un monde immatériel dont les ressources sont inépuisables. Avec la musique nous pouvons faire apparaitre des couleurs, une architecture, des émotions, des pensées…

Je ne sais pas comment définir mon amour pour la musique. J’aime le chocolat, j’aime mes enfants, j’aime les animaux, j’aime ma maman. Il existe différentes façons d’aimer. Il y a également différents degrés : un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… Je ne sais pas où me situer. C’est un amour qui est de l’ordre de l’intime et de l’extime.

 Que vous racontent donc le folk, le rock, le rap : une fusion de votre âme avec ces genres de musique ou un besoin de partager votre vision du monde?

J’aime à peu près tout en matière d’esthétique musicale. Chaque genre de musique à une racine, une histoire. Au-delà de l’aspect technique et artistique, j’ai envie de dire que chaque musique à sa façon de donner le vertige. Je me nourris de tout ce qui me plaît. Je mastique, je digère et transforme le non-moi pour qu’il soit moi et non-moi. Le monde m’épouse et j’épouse le monde. J’ai besoin d’éprouver du plaisir. J’éprouve du plaisir en partageant et en donnant de l’amour. Faire de la musique est selon moi un acte d’amour. Je pense que l’artiste se doit de donner sa vision du monde. Qu’il soit mondialement connu ou acteur à l’échelle d’un quartier, la démarche artistique ouvre la voie vers un peu plus de bonheur. Plus que jamais, l’artiste se doit aujourd’hui de s’exprimer pour le bien commun.

Et comment la vivez-vous au milieu d’un monde en folie : pandémie, violence…Y a-t-il moyen d’espérer une saison de douceur?

Dans ce monde en folie, je tente de rester sur ma voie, de garder le cap sur un sentier escarpé tout en créant des alliances. Je reste positif, c’est grâce à l’espérance que nous pouvons tendre vers le rêve d’un monde meilleur.

La terre, la mer sont des éléments de la nature : quel est votre par rapport à la mère nature ?

La nature est la totalité, je fais partie de ce tout. La peau dessine le contour du moi, mais il est poreux.  Je tente jour après jour d’aiguiser ma conscience, mais l’univers m’échappe. Je ne suis qu’un maillon de la grande mécanique. Cette question me font penser à quelques vers en prose que j’ai posés sur une feuille de papier :

Peau

Entre l’océan et le ciel

Il y a un trait d’union

Qui distingue et marie l’espace et notre monde.

On invente des limites

Pour saisir la nature

Celle qui est sous la peau dévoile tant de mystères.

Je regarde les étoiles

Visualise mon esprit

Je me laisse caresser par le flot des énigmes

Et si tout était lié en une masse infinie

Nous serions les maillons de la grande mécanique ?

Un super-organisme aux multiples facettes

Une conscience collective qui agite l’univers

Une pensée matérielle qui n’a pas de frontière

Où les pierres sont les ongles d’une entité charnelle.

La matière sans mouvement

N’enfanterait pas le temps

Le vivant dans la mort

Les organes du néant

Du trop-plein devrais-je dire

Du contenu sans contenant

Une puissance colossale

Une absence bien présente.

La nature d’aujourd’hui scelle-t-elle nos lendemains dans nos relations

humaines, politiques, culturelles, artistiques?

Si nous ne faisons rien, il y a une forte probabilité que les puissants réalisent leur projet contre-nature. Mais j’ose espérer, que la nature qui nous habite, reprenne ses droits.

Votre musique dit des choses troublantes : par exemple vous dites vos racines sont en Afrique et la cime en Europe, joie, tristesse, plaisir se mêlent s’entrelacent dans quel but?

Lorsque que je dis que mes racines sont en Afrique et ma cime en Europe, je viens signifier que je suis un Afropéen. Un homme de la Terre qui appartient aux deux continents.

Lorsque j’évoque différentes émotions, je veux souligner le fait qu’il est contre-nature de les cloisonner. S’évertuer à dissocier entraîne à la folie. Néanmoins, il est indispensable de distinguer pour tendre vers plus de lucidité.

Je veux signifier que tout est lié. Rien ne s’oppose, tout se complète. Et J’ai la volonté, à mon humble niveau, de toucher par la voie du cœur, au moins une personne pour qu’elle puisse s’élever et éprouver le temps d’une chanson un sentiment de bien-être.

 Et vous chantez Maxime Ndebeka, un poète du Congo Brazzaville,

le Congo fait-il partie de vos racines?

Mes racines sont en Afrique. Ce grand continent est la terre de nos ancêtres.

Comment avez-vous découvert cet auteur?

Grâce à un couple d’amis qui m’ont offert un livre intitulé « POEMES ET CHANTS REVOLUTIONNAIRES ».

Et pourquoi justement avec ce texte 980 000, a-t-on l’impression que le combat commencé

n’a pas encore pris fin dans les luttes des classes?

980 000 est un texte puissant qui m’a profondément touché. Je me suis laissé habiter par ce poème pour le mettre en musique.

 La lutte des classes prendra fin lorsque peuple sera réellement souverain ou lorsque celui aura baissé les bras.  Les puissants disposent de gros moyens pour assouvir leur pouvoir. Mais nous, nous avons la force du nombre pour arracher notre part.

Des artistes qui vous inspirent?

J’ai quelques noms qui me viennent en tête : Jack London, Rage Against The Machine, Christopher Nolan, José Gonzalez,

George Orwell et Sigmund Freud…

La guitare mise à part y a-t-il d’autres instruments qui vous passionnent?

Percussions, basse, didgeridoo, guimbarde, claviers… Mais l’instrument qui me touche le plus est le corps humain. La pratique vocale est selon moi, la discipline artistique par excellence.

Le travail en équipe est-il bénéfique pour vous? Pourquoi Tsunami Productions?

Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. Le travail en équipe est d’une richesse absolue.

Tsunami Production est une petite association qui permet de structurer mon activité artistique.

J’ai choisi ce nom car le mot tsunami évoque la puissance de l’élément eau. L’eau est relative à la nature et à la fécondité. Production fait référence à la conception, la fabrication.

ARMANSIN : votre nom de scène, que signifie-t-il exactement?

Armansin est mon nom de famille. L’idée étant de ne pas faire de distinction entre la scène et la vie ordinaire. En gardant mon nom de famille comme nom de scène, je veux signifier que je suis le même homme que ce soit en concert ou dans la vie quotidienne. D’une certaine manière, la vie est un grand théâtre.

Un ouvrage en chantier?

Je travaille actuellement sur un nouvel album qui je l’espère sortira dans les deux années à venir.

Un souhait, un conseil?

Garder le sourire, chanter et rester positif. Prendre soin de soi pour mieux prendre soin des autres.

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda