AUDE MAY – Je reste à l’écoute

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

AUDE MAY – Je reste à l’écoute

Aude May est congolaise de Brazzaville. Elle est cinéaste, photographe autodidacte. Elle a étudié au Sénégal à Dakar, où elle a passé cinq ans. En 2013 elle rentre au pays, dans ses démarches pour refaire un nouveau passeport. Elle décroche un stage à l’aéroport de Brazzaville où elle reste travailler pendant trois ans finalement en qualité d’agent d’exploitation coté piste. En 2015 elle a sa véritable première performance: son bébé, une fille appelée Maelys Julianna, voit le jour,  elle aime bien dire MJ… sa petite fée. En 2017, elle perd son boulot chez AERCO, (les aéroports du Congo.) Il lui fallait trouver un autre job d’autant plus qu’elle avait plus de temps : alors elle n’a pas hésité à enfiler sa blouse de photographe.

Depuis quand exercez-vous votre métier de cinéaste?

Le cinéma a toujours fait partie de ma vie, je ne l’ai pas cherché, il est venu à moi. Depuis toute petite j’écrivais plein d’histoires que je collais aux dessins que je faisais parce que j’avais vraiment la touche, je dessinais super bien. Alors, en classe de 3ème, au collège, j’avais écrit une série intitulée « Jeunesse Sacrifiée » c’était une belle série jeunesse, qui parlait du libertinage, de la dépravation des jeunes, d’une jeunesse inconsciente, insouciante et manipulée… En 2005, je rassemble une équipe d’amis(es) à qui je distribue les rôles et on commence à répéter. Mais, je n’ai pas eu de bol, je n’ai pas été orientée parce que malheureusement à cette période je ne m’y connaissais pas, je n’avais aucune notion du travail dans le monde cinématographique.

Dakar, une ville qui vous donne plus d’ouverture?

En effet, à Dakar, hormis mes études, cette passion continue de brûler en moi, c’est ainsi que j’ai rejoint un groupe de jeunes cinéastes local, Cherif ACE Faty, avec qui je suivais de temps en temps une formation et là, j’ai pu faire un court métrage, un film de sensibilisation sur le VIH mais qui malheureusement n’a pas vu le jour bien que le tournage fût terminé.

Pour répondre à la question, je dirais que j’ai pris mon envol en 2013 lorsque je rentre au pays, je décide de réaliser sous l’aile de Eddy Mikolo un cinéaste de la place, à Pointe-Noire, un film court métrage de 35 mn. Ensuite j’enchaine avec un autre, avec la collaboration de Said Bongo, toujours à Pointe-Noire. C’est ainsi que je marque le public avec ces deux courts métrages. Je suis restée un long moment en stand by jusqu’à ce que j’obtienne le premier rôle dans un film « ATTENTE » de Divana Cate Radiamick avec qui j’ai aussi travaillé en 2017.

Comment est née votre passion du cinéma et dans quelles écoles aviez-vous étudié ou aviez-vous appris à votre façon l’art du cinéma?

Comme je l’ai mentionné plus haut, le cinéma fait partie de moi, je le ressens je le respire je le vis… c’est plus qu’une passion, c’est mon existence.

J’ai été coachée au Sénégal mais je n’ai pas reçu une véritable formation alors je peux dire que je suis autodidacte. Et l’avantage avec nous, aujourd’hui, on peut tout devenir, il suffit d’un seul clic et user de sa curiosité, mais surtout savoir saisir les opportunités.

Je m’étais inscrite en ligne, Ciné cours une plate forme qui est au Canada, j’ai fait 3 mois de formation sur l’écriture de scenario malheureusement je n’ai pas bouclé les modules pour des raisons plus ou moins financières… Mais je peux dire que j’ai plus appris sur les tatamis… en tâtant le terrain en réalisant mes films et aussi beaucoup plus en regardant les films de tous genres.

Si on vous demandait d’expliquer le cinéma : que diriez-vous?

Pour moi c’est simple, le cinéma c’est un transfert de nos pensées au monde…

Quels sont les acteurs et actrices qui ont le plus compté dans le cheminement de votre carrière?

Je n’ai pas d’idéal, mais je sais détecter un talent caché. Nous avons des acteurs et actrices qui ont du potentiel et de l’énergie à revendre, ils ont un talent incroyable il suffit de leur donner le jeu qu’il faut, bien les orienter.

Peut-on dire que décider de faire un film, c’est être authentique, suivre sa propre intuition?

L’authenticité non, faire un film de bout en bout c’est avoir l’audace. Quand on sait que l’on peut transmettre, que l’on peut toucher des milliers de personnes, que l’on peut trouver une voix dans cette voie… il faut oser.

Que comptez-vous amener de nouveau dans le cinéma?

En ce qui concerne notre cinéma, je parle d’abord de chez moi, Afrique, la retransmission de ce que nous sommes me tient à cœur, parler de notre culture, le but c’est de faire du réel… en poussant les téléspectateurs à désapprendre (formater) puis à se remplir de ce qu’ils n’ont pas appris, mon cinéma est révolutionnaire et hors norme.

Quels sont les sujets qui vous touchent ou vous parlent le plus?

La tradition, la femme, la jeunesse… la diversité, et même la croyance.

Pouvez-vous nous résumer vos films jusque-là réalisés?

En ce moment je suis sur un long métrage, un film de 80 minutes que je suis en train de réaliser «  MVITA’NI » un film très profond qui parle de la femme victime des abus de tout genre qui pourtant comme une marque est restée graver sur sa peau, sa conscience mais elle ne sait comment en découdre, comment parler sans être jugé ou vu d’un mauvais œil… Beaucoup de femmes souffrent mais préfèrent se taire pour éviter d’être incomprises… Moi, je leur donne toute mon attention et je reste à l’écoute sans les juger, ni les condamner parce qu’elles ont juste besoin d’être écoutées, rien que ça.

S’agissant de la photographie, comment est venue l’idée d’embrasser cet art ou aviez-vous mené les deux activités ensemble?

J’ai découvert la photographie un peu tard, j’avais alors 27 ans. C’est en regardant le travail d’une amie que j’ai brusquement changé ma vision me disant que si elle pouvait le faire alors je le pourrai aussi sans faute. Je suis tombée amoureuse de l’appareil photo que l’on m’a offert un NIKON D5300 avec un objectif 18-105mm. C’était dingue, j’étais encore plus folle du jour au lendemain et j’ai mis le paquet, j’avais plus de taff pas d’entrée pendant un long moment, il fallait créer une source de revenus…Et comme je suis adepte de belles images, les deux activités se mariaient parfaitement.

Que représente donc la photographie dans votre vie, qui sont vos modèles?

La photographie comme le cinéma est pour moi une arme, c’est ma gueule… Ma contribution aux changements de mentalités… La photographie c’est est moyen qui me permet de voir combien est magnifiquement ordonné tout ce qui nous entoure.

Que photographiez-vous exactement? Photo en noir et blanc, en couleur, pourquoi?

Mon travail consiste surtout à observer les environs et à être sensible à chaque petite chose qui m’interpelle… Je photographie le beau, les courbes, l’invisible… Le noir-blanc nous ressort toutes les émotions, j’aime beaucoup.

Vous sentez-vous épanouie dans ce que vous faites?

Très, rien n’est plus épanouissant que de faire ce qu’on aime.

Les réseaux sociaux sont-ils une concurrence au cinéma et à la photographie face à la  mondialisation?

Je pense qu’il faut bien qu’on s’y mette, qu’on s’adapte à ce nouveau mode vie. Le virtuel demande un contenu, le contenu c’est ce que nous offrons… L’art visuel reste intact, peu importe les péripéties, c’est le moment ou jamais de se réapproprier l’histoire au travers de nos images, nos scenarios, faire comprendre à cette nouvelle vague d’humains qui nous sommes en réalité : pour ce faire les réseaux sociaux sont des bons plans.

Quelles relations entretenez-vous avec les cinéastes et les photographes de votre pays?

Une relation purement professionnelle, nous sommes coopératifs et on peut collaborer s’il faut, il n’y aucune barrière, la seule qui existe c’est le travail de chacun. Chacun à sa touche personnelle.

Y a-t-il une association de cinéastes congolaises?

Oui. Mais je ne fais pas partie du clan, je suis plutôt membre d’une association actrices culturelles en sigle ACE qui est d’une renommée internationale.

Photographier et réaliser des films est-ce une façon de créer un univers et des pensées concrètes?

En photographiant ou réalisant un projet, on se met face à l’invisible… Alors on crée ce petit monde sous fond vert pour plus de réalisme (incrustations)…Tout est réel pour moi dans un film, souvent le scénariste est bien concerné, c’est plus son univers profond qu’il ressort, qu’il rend public, c’est tout.

Des prix, des distinctions?

Encore rien pour l’instant mais je suis allée au festival de cannes en 2018, J’ai pu découvrir un monde incroyable…

Un conseil, un souhait?

Un souhait plutôt, je ne suis pas trop du genre conseil, j’aime mieux que chacun vive sa propre expérience alors mon souhait c’est que chacun comprenne que ce n’est pas l’appareil qui crée quoi que ce soit, ce n’est pas l’appareil qui compte, c’est ce que vous en tirez.

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo