KHADY FALL DIAGNE – L’écriture est un apaisement, une bulle pour moi

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

KHADY FALL DIAGNE – L’écriture est un apaisement, une bulle pour moi

Khady Fall Diagne, est une citoyenne du monde. Elle voyage entre le Sénégal, l’Afrique, la France et le monde. Elle enseigne la langue française en France depuis plus de vingt ans.

 Aviez-vous toujours désiré être enseignante : quelles sont les joies que vous apporte ce métier?

Je me destinais au départ à la diplomatie. Au lycée, j’étais très intéressée par la géopolitique. J’étais élève en série A2 et donc faisais du latin depuis la sixième (matière que j’adorais). Un parcours riche de latiniste m’a conduite à enseigner le latin en France, en tant que remplaçante, en même temps que mes études supérieures de lettres. J’étais en licence. Et c’est comme cela que je suis entrée dans l’enseignement. Et cela m’a beaucoup plu. Et je n’ai plus jamais eu de doute sur ce que je voulais faire. Les joies de ce métier: d’abord la remise en question permanente. En tant qu’enseignante chercheuse, le savoir est une quête permanente. Et transmettre, surtout savoir transmettre est un défi exaltant. Oui, je suis toujours émue de voir qu’on peut accompagner un jeune vers la connaissance.

Comment un enseignant peut-il remarquer l’intelligence d’un élève?

Je ne poserai pas la question de cette manière. Je me demanderais plutôt comment puis-je aider l’élève à connaître ses intelligences et mobiliser celle nécessaire dans ma spécialité afin de l’accompagner vers la réussite? L’enseignement n’est pas une simple transmission de savoirs théoriques. Notre ministère de tutelle s’appelle Éducation nationale et non pas « Instruction nationale ». Et c’est une différence notable qui en dit long sur la posture de l’enseignant. L’enseignant, selon moi, est comme l’artisan qui polit la matière brute pour en faire sortir l’éclat.

Pensez-vous que les filles sont toujours les moins soutenues dans leur parcours scolaire?

En Europe la question de la scolarisation des filles ne pose pas de problème. Mais en Afrique, l’écart entre les deux continents est effarant. La scolarisation des filles en Afrique n’atteint pas 50% à l’aune du troisième millénaire. Et c’est un constat affligeant. Heureusement dans certains pays comme le Sénégal par exemple, la politique de scolarisation et de protection des jeunes filles connaît des progrès. Espérons que d’ici quelques années un sursaut considérable aura été fait dans ce domaine. Mais c’est un travail à mener sur tous les fronts aussi bien dans le cercle privé -avec la conscientisation des familles- que dans la société civile (toutes les personnalités influentes doivent être mobilisées pour imposer une scolarisation systématique des jeunes filles).

 Vous êtes aussi présidente de l’association du Festival International du Livre et des Arts Francophones -en sigle FILAF- : pensez-vous le français en perte de vitesse et des associations pour maintenir sa place dans le monde sont nécessaires?

L’association FILAF promeut toutes les francophonies. La francophonie ne doit pas/plus se penser de façon unique mais doit rendre compte de sa richesse, du fait du contact de la langue française avec les langues locales. Il n’y a rien de plus différent que la langue de France et celle du Québec ou du Cameroun (pour en citer que celle-là). Je dirais que la place du français dans le monde doit tenir compte de ses multiples facettes.

Avec l’explosion des sciences numériques, le livre a-t-il encore des beaux jours devant lui?

C’est l’autre aspect du travail que mène l’association FILAF . Avec le festival, nous avons été très vite confrontés à un problème de taille: comment rendre accessibles au plus grand nombre les œuvres des auteurs invités? Et l’équation était presque insoluble pour nous, n’eût été l’appui fort de l’ambassade de France au Congo et du proviseur du lycée français Saint-Exupery de Brazzaville Monsieur Cadic et son directeur financier Monsieur Bamba. Je les cite pour le travail exemplaire fait dans l’ombre pour œuvrer dans ce sens. Et la question reste toujours entière. La diffusion des livres physiques se fait toujours de manière artisanale. Seules deux librairies proposent leur service mais à de prix prohibitifs pour la population locale. Donc, il est indispensable, vital selon moi que la diffusion des productions passe essentiellement par le numérique. Je milite pour une vraie démocratisation du livre et une vulgarisation à très grande échelle à des prix très bas. Pas plus de 2 euros. Pour cela, seules une politique gouvernementale et la générosité de mécènes peuvent rendre cela possible. Nous lançons donc un appel aux nombreuses entreprises implantées dans les pays d’Afrique pour des partenariats consistants avec les acteurs du monde du livre. Là est la vraie action.

Les arts, la création littéraire, un chemin d’avenir pour les sociétés du monde?

L’art et la création littéraire ont toujours posé un regard sur le monde, en soulevant des questions essentielles, existentielles, depuis la Genèse. Ils sont indissociables de l’humain. L’homme a besoin de créer, imaginer, représenter pour se projeter dans le réel et s’interroger sur les questions contemporaines. On ne s’inquiète pas: les créations littéraire et artistique continueront toujours de sonder le présent.

Est-ce la passion des livres qui vous a conduite à l’écriture ou l’écriture est venue bien avant?

En fait je devrais dire que je décide seulement maintenant de rendre publics mes écrits. Mais l’écriture m’a toujours accompagnée. Depuis mon enfance, j’ai toujours eu sur moi un carnet sur lequel je griffonne des mots, des phrases, des idées, je fixe des moments.

Que représente donc écrire pour vous?

L’écriture est un apaisement, une bulle pour moi. J’aime me réfugier dans l’écriture: c’est une solitude très agréable.

 Vous aviez commencé par un essai qui évoque les grandes figures de la négritude qui sont Césaire et Senghor mais vous oubliez le troisième chevalier de la négritude qui est Damas: De quoi parlez-vous dans ce essai?

En réalité cet essai est une réécriture d’une partie de ma thèse. Il ne s’agissait pas de célébrer les pères de la négritude. Ce sujet avait déjà été largement traité. Je ne pouvais apporter rien de nouveau qui n’ait déjà été dit. Mon projet dépassait justement ce propos ou a tenté en tous cas. Il s’agissait, pour faire court, de démontrer comment Senghor et Césaire se sont saisi de la langue française comme subversion contre la domination, comment ils ont réinvesti cette langue pour en faire une langue « nègre » qui projette les réalités linguistiques, les particularismes, mais aussi les identités et la marginalité imposées par l’Histoire.

 Souvent on entend parler des amazones du Bénin mais dans votre roman vous évoquez plutôt « Les amazones de Sangomar » : de quoi s’agit-il dans ce premier roman et comment est née l’idée de ce livre?

Le titre les amazones est déjà une invitation à une allégorisation des personnages. D’ailleurs, le vrai titre était « les géantes invisibles ». Mais je cherchais un titre qui, dès la lecture convoquait des horizons. Car en réalité le roman raconte l’histoire de femmes ignorées, méprisées dans la société, en-dessous de la plus basse échelle sociale. Les maltraitances des domestiques défraient quotidiennement la chronique dans les presses africaines et du monde. J’ai voulu (et c’est un parti pris qu’on peut me reprocher mais que j’assume), j’ai voulu donc les sortir de cette invisibilité et les célébrer. Les amazones de Sangomar c’est la prise de conscience de l’importance de la liberté par des femmes privées de toute liberté par leur condition sociale. Le roman raconte ce combat et ce cheminement.

 « Halte à la présidence à vie » est un manifeste qui fait son chemin : que peut-il apporter à l’éveil des mondes?

Le manifeste « Halte à la présidence à vie » n’a rien de politique à mes yeux et c’est un acte citoyen, un appel à une prise de conscience et une invitation lancée aux pouvoirs , en leur rappelant leur position vis-à-vis de leurs populations, dans une Afrique meurtrie. C’est plus un engagement, en tant qu’artistes, écrivains, comme cela a toujours été le cas dans toutes les littératures et les arts : on peut citer Toni Morrison, Agrippa d’Aubigné, Aragon, Neruda, Garcia Lorca , Picasso , Montaigne… l’écriture se saisit du réel, de tous les réels, tout comme l’art. C’est comme cela qu’il faut lire ma contribution au manifeste.

Pensez-vous que la jeunesse d’aujourd’hui est mieux outillée face au combat de la présidence à vie pour mener un combat de justice et de liberté?

Je suis du côté de la jeunesse africaine et je milite pour son émancipation et son ouverture sur le monde, en utilisant à mon échelle, la littérature et l’art. Oui la jeunesse peut/ doit se saisir des outils modernes pour s’émanciper de toute forme de domination. Nous avons en mémoire , les manifestations du printemps arabe au Maghreb. C’est grâce aux outils numériques que le monde a pu se saisir de la mobilisation dans les pays arabes. La jeunesse africaine, à n’en point douter, saura mener les combats nécessaires avec les outils de son temps pour défendre ses droits, la liberté. Mais cela passe par une discipline et un exercice critique permanents. La jeunesse doit pour le moment d’atteler à se former et à consolider ses talents pour prendre sa place dans le monde de demain.

Un souhait, un conseil?

Mon souhait : La fin des exils tragiques. La jeunesse, c’est l’avenir de l’Afrique. Chacun à son niveau doit s’investir pour lui assurer un avenir radieux, en Afrique d’abord. Cela n’empêche pas que les individus voyagent comme cela existe depuis la nuit des temps. Mais ce voyage doit être une vraie rencontre avec l’Autre, et non plus ces images insoutenables de cadavres de jeunes dérivant au large des côtes européennes. La jeunesse nous regarde et attend des réponses urgentes de la part de tous. Merci à vous pour ces questions qui me font prendre conscience de l’importance de ce qu’on dit ou écrit.

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo