DAMIEN HOUANGNI – Les joueurs n’ont plus de vie de famille stable

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

DAMIEN HOUANGNI – Les joueurs n’ont plus de vie de famille stable

 Damien HOUANGNI est né à Abomey, ville du centre de la République du Bénin où il a fait ses études scolaires primaires (de 1966 à 1971) et secondaires (de 1972 à 1979) sanctionnées par le CEPE, le BEPC série classique et le Bac série D après un parcours en série littéraire jusqu’à finir la classe de 1ère A3 pour aller faire la Terminale D (sciences). Ses études universitaires en Faculté des Sciences Juridiques, Economiques et Politiques à l’Université Nationale du Bénin (de 1981 à 1985) et à l’Ecole Nationale d’Administration (de 2000 à 2002) ont été sanctionnées par la Maîtrise ès-Sciences Economiques (option Gestion des Entreprises) en 1985 et le Diplôme du Cycle 2 de l’ENA en 2002. Il est un Administrateur des Services Financiers (de 1986 à 2016) admis à la retraite depuis le 1er juillet 2016 après 30 années de service.

Dans le cadre du sport, il est ancien Arbitre Assistant International FIFA (niveau Elite A) admis à la retraite depuis le 1er janvier 2005.

Quelles sont les professions que vous aviez exercées avant de vous intéresser au football ? 

J’étais encore élève quand les portes de l’arbitrage de football se sont ouvertes devant moi. C’était en 1977 et j’étais en classe de seconde. Pendant la période révolutionnaire (1972 à 1990 – pour ceux qui s’en souviennent), tous les élèves devaient choisir une activité coopérative dont la pratique était obligatoire. Un après-midi, un monsieur est passé dans notre collège (Collège d’Enseignement Général 1 d’Abomey) pour demander aux élèves désireux de faire l’arbitrage de football, de s’inscrire. J’ai pensé que l’inscription était au titre des activités coopératives et me suis inscrit. C’est bien après que j’ai su que cela n’avait rien à voir avec mon cursus scolaire. J’ai donc commencé les cours d’arbitrage pour passer le premier examen de passage de grade en 1978.

Pouvez-vous dire que le football fut une influence d’un ami, d’un membre de la famille ?

Non. Le football fut une passion pour moi. Je le pratiquais dans l’enfance (bravant l’interdiction des parents) comme tous les gamins de mon âge pendant les week-ends et surtout pendant les vacances. Rien ne me prédestinait à l’arbitrage de football, compte tenu des conditions très peu sécuritaires de sa pratique (violences sur les stades, occultisme) qui ne pouvaient tranquilliser aucun parent qui aime son enfant, à l’autoriser à devenir arbitre. Je suis naturellement porté vers les activités porteuses d’un niveau assez élevé de risques. Le goût du risque me dopait psychologiquement et je n’avais pas peur de m’aventurer dans un domaine aussi périlleux.

Quand aviez-vous réellement découvert cette passion pour l’arbitrage de football ? 

J’ai réellement découvert la passion pour l’arbitrage de football le jour où je suis allé au stade municipal d’Abomey pour suivre un match et les arbitres désignés pour l’officier et venant de Cotonou ne sont pas arrivés car le taxi qui les transportait était tombé en panne. Les 2 équipes étaient là à attendre les arbitres. Les arbitres ont pu rallier Abomey avec un grand retard. C’était en 1977. Lorsqu’ils sont rentrés dans le stade, tous les visages des organisateurs du match, des joueurs et du public s’étaient spontanément illuminés. Le match pouvait alors se jouer comme prévu. J’ai alors compris que les arbitres étaient très importants et que sans les arbitres, le match ne pouvait se jouer dans les meilleures conditions de spectacle. Je venais ainsi de découvrir un métier qui valorise ses pratiquants au point de faire d’eux des V.I.P. indispensables pour la qualité du football. C’est cela qui m’a amené à faire le choix de l’activité lorsque la publicité en a été faite dans mon collège.

Pouvez-vous nous donner une définition exacte d’un bon arbitre sur un terrain de football ?

Un bon arbitre c’est celui qui a une bonne connaissance des lois du jeu, qui est physiquement apte à courir convenablement pendant au moins 90 minutes (voire 120 minutes) au cours d’un match, qui a un bon placement sur le terrain, qui a les capacités de faire une bonne lecture du jeu (flexibilité, anticipation, explosivité, proximité des actions de jeu), qui sait faire une analyse rapide et correcte des fautes pour des prises de décisions appropriées, qui est doté d’une forte personnalité, qui est capable de travailler en équipe et dont la probité morale (honnêteté, impartialité) est le caractère cardinal.

Existe-t-il des écoles spécifiques pour ce genre de métier ? Dans quelle école aviez-vous été ?

Dans les pays où le football est professionnalisé, il y a des écoles spécifiques pour la formation des arbitres. La professionnalisation de l’arbitrage de football n’étant pas encore une réalité au Bénin, il n’y a pas encore d’écoles spécifiques pour ce métier. Au Bénin, les cours d’arbitrage de football se déroulent dans toutes les régions de notre pays et sont organisés sous la supervision des Commissions Régionales des Arbitres par les instructeurs d’arbitres qui dispensent ces cours de façon bénévole (l’inscription des élèves-arbitres pour suivre les cours d’arbitrage étant également gratuite).

L’arbitrage de football est une école permanente car les lois de jeu sont régulièrement modifiées (presque tous les ans) et pour être un bon arbitre, il faut continuer à suivre les cours en permanence, surtout qu’il y a plusieurs grades (District, Ligue et Fédéral) qu’il faut passer avant d’accéder à votre inscription sur la liste des arbitres internationaux de la Fédération Internationale de Football Associations (FIFA).

J’ai commencé les cours d’arbitrage à Abomey sous la supervision de la Commission Régionale des Arbitres du Zou pour l’obtention du 1er grade (grade District) en 1978. J’ai continué les cours à Cotonou sous la supervision de la Commission Régionale des Arbitres de l’Atlantique pour le passage du 2ème grade (grade Ligue) en 1985 et j’ai passé le 3ème grade (grade Fédéral) en 1990 sous la supervision de la Commission Régionale des Arbitres du Mono à Lokossa où j’étais en poste professionnel. C’est après tous ces grades que j’ai été promu Arbitre Assistant international FIFA pour compter du 1er janvier 1994.

 De tous les postes occupés, quels sont ceux qui vous ont le plus marqué ? 

Dans ma carrière professionnelle d’Administrateur des Services Financiers, c’est le poste de Directeur des Services de l’Intendance de la Direction Générale des Eaux, Forêts et Chasse qui m’a le plus marqué. Civil que je suis, j’étais amené à gérer pendant six bonnes années les ressources humaines, financières et matérielles d’un corps paramilitaire (les forestiers) avec toute sa complexité. La capitalisation de toute cette expérience m’a permis de maîtriser les subtilités de la gestion administrative, financière et matérielle qui m’ont été d’un grand secours pour tenir avec les compétences requises mes postes successifs d’Inspecteur-Vérificateur et d’Inspecteur Général de ministères.

A l’heure actuelle, que pensez-vous du football féminin ?

J’ai un grand plaisir à suivre le football féminin car les femmes ont une intelligence de jeu que possèdent rarement les hommes. S’il y a deux matches en cours, je préfère zapper sur le match joué par les hommes pour suivre celui joué par les femmes. La vitesse à laquelle évolue le football féminin me permet d’affirmer que si les hommes ne se prennent pas au sérieux, le football féminin finira par leur ravir la vedette.

Et du monde du football en général ?

De nos jours, le football est devenu une industrie qui emploie des joueurs dont les revenus atteignent des montants astronomiques. Cependant, je suis très inquiet pour les joueurs dont le corps est abusivement sollicité. Certains joueurs jouent jusqu’à 95 matches par an (soit deux matches par semaine pendant plus de onze mois dans des conditions qui font abstraction des blessures mal guéries ou dont les séquelles sont encore ambiantes). Les joueurs n’ont plus de vie de famille stable, ils sont au bord du surmenage physique. Ce sont des drames sociaux qui sont en téléchargement et qui sont masqués par la célébrité des joueurs vivant silencieux leur solitude, leur vie de famille étant menacée en permanence.

Aviez-vous reçu des distinctions dont le souvenir vous touche encore ? 

Oui j’ai eu des distinctions tant sur le plan de l’arbitrage que de la Grande Chancellerie de l’Ordre National du Bénin.

J’ai officié trois finales de coupe d’Afrique qui m’ont valu des médailles d’or. La dernière est celle qui m’a été décernée lors de la finale retour de la Champions’League d’Afrique le 12 décembre 2004 à Abuja (Nigéria) entre Enyimba du Nigéria et l’Etoile Sportive du Sahel (Tunisie). C’était le dernier match de ma carrière d’Arbitre car ma retraite a été pour le 1er janvier 2005 pour cause d’atteinte de la limite d’âge de 45 ans.

J’ai été admis dans l’Ordre National du Bénin au rang de Chevalier de l’Ordre National du Bénin depuis 2014 pour mes mérites au plan professionnel et social.

Quels sont les souvenirs que vous gardez de vos prestations en tant qu’arbitre ? 

Je garde de très bons souvenirs des matches où le stade est plein comme un œuf car j’en mesure l’importance et l’enjeu, ce qui m’amène à donner le meilleur de moi-même pour être très bien apprécié par l’Inspecteur des arbitres et faire la fierté de ma famille et de mes proches.

Pour citer quelques-uns il y a :

La finale aller de la Coupe des Clubs de l’Union des Fédérations Ouest-Africaines de football (UFOA) entre Bendel Insurance du Nigéria et Plateau United du Nigéria joué le 10 décembre 1994 à Benin City (Nigeria)

La finale aller de la Coupe CAF des Confédérations entre la Jeunesse Sportive de Kabylie d’Algérie et Tonnerre Kalara Club du Cameroun joué le 08 novembre 2002 à Alger.

Le dernier match qualificatif de la Coupe du Monde 2002 entre l’Algérie et l’Égypte joué le 21 juillet 2001 à Annaba (Algérie).

Le match éliminatoire de la Coupe du Monde 2002 entre le Maroc et la Tunisie joué en 2001 à Rabat (Maroc)

Le match éliminatoire de la Coupe du Monde 2002 entre la République Démocratique du Congo et le Ghana joué le 14 janvier 2001 à Kinshasa (RDCongo)

 Un conseil aux amoureux de sport et du foot en particulier ? 

Aux pratiquants du sport, je conseille la rigueur dans le travail qui assure sans faute la réussite car «On ne peut pas semer du gombo vert et récolter des roses blanches » d’une part et je leur conseille d’identifier des modèles dans leurs disciplines sportives respectives auxquels ils s’évertueront de ressembler pour atteindre le sommet de la gloire d’autre part.

Aux spectateurs, supporters, je conseille la tolérance car le caractère vindicatif de certains supporters fait le lit à la violence. Cette situation est dissuasive pour les parents d’enfants qui assistent à ces actes de violence et ils n’ont plus le courage de permettre à leurs enfants de pratiquer le sport de leur choix qui, indubitablement, est source d’épanouissement et favorise la réussite scolaire.

Aujourd’hui, à la lumière des médias sociaux, les maux font surface : violence, rejet racisme, etc. Aviez-vous souffert de ces comportements douloureux ? 

Oui. J’ai souffert de violence lors des matches des derbys nationaux du Bénin (matches entre les Requins de Cotonou et les Dragons de Porto-Novo) et lors du match qualificatif de la Coupe du Monde 2002 entre l’Algérie et l’Égypte joué le 21 juillet 2001 à Annaba (Algérie), match émaillé d’actes d’une rare violence.

Un dernier mot ? 

Je voudrais inviter tous les parents à inscrire leurs enfants au cours d’arbitrage ou à permettre à leurs enfants (garçons comme filles) de s’inscrire à l’arbitrage car les avantages liés à la pratique de l’arbitrage sont énormes (pour ne citer que 3 exemples) :

Un arbitre qui est formé à prendre des décisions en une fraction de seconde, forge son caractère à prendre des décisions plus facilement et plus rapidement que le commun des humains même dans la vie professionnelle et familiale.

Il est rarissime de voir un arbitre en retard à un événement car sa ponctualité au match forge son caractère à la gestion du temps qui lui assure la ponctualité dans toutes ses activités professionnelles et sociales.

Un arbitre qui ne réagit pas aux insultes des supporters les plus insignifiants (ceux qui, dans la vie civile, lui tendraient la main pour demander la pitance), forge son caractère à faire preuve de tolérance dans toutes les situations conflictuelles de la vie professionnelle et familiale.

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo