PHILIPPE MOUKOKO : On ne peut pas parler de la colonisation sans parler de la religion 

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

PHILIPPE MOUKOKO : On ne peut pas parler de la colonisation sans parler de la religion 

    PHILIPPE MOUKOKO 

On ne peut pas parler de la colonisation sans parler de la religion

Philippe Moukoko n’est pas un inconnu dans l’arène littéraire du Congo et du monde.                              Il est déjà célèbre pour son “Dictionnaire Général du Congo-Brazzaville”.

Un travail méticuleux, voire titanesque qui traite de la culture et de l’histoire du Congo. L’ouvrage paraît en 1999, un volume de 442 pages.

La deuxième édition est enrichie et   est publiée en 2019. Elle compte 564 pages.

Outre le dictionnaire, Philippe Moukoko signe son premier roman “Comme c’est beau la France !”   en 2017. Ces publications paraissent toutes chez L’Harmattan.  

« Le Sabre et le Goupillon », un roman, paraît en mars 2026, mais l’auteur rompt avec L’Harmattan et choisit les Éditions Les Lettres Mouchetées pour cette deuxième oeuvre de fiction.

Quel vent vous a poussé à écrire « Le Sabre et le Goupillon » et à revenir précisément sur cet épisode  historique de 1880 lié au traité entre Savorgnan de Brazza et le roi Makoko ?

La réponse est que, j’ai publié le « Dictionnaire général du Congo-Brazzaville »      et dans le cadre de la rédaction de ce dictionnaire, j’ai travaillé sur les correspondances, les ouvrages et autres essais publiés par des missionnaires. J’ai constaté qu’il y avait un pan de l’histoire congolaise, notamment l’histoire religieuse, qui n’avait pas été abordée dans la littérature congolaise. Et c’est pour ça que j’ai consacré mon deuxième roman à cette thématique. Pour ce qui est de l’année 1880, c’est la date de la signature du traité entre de Brazza et Makoko qui importe. Ce traité, bien évidemment, a permis à la France de s’installer au Congo, mais à travers ce traité, on n’a vu qu’une pénétration de l’administration coloniale. En réalité, ce traité a permis aussi aux missionnaires de participer à l’expansion française au centre du Congo. À l’époque, c’était Mfoua, l’actuelle ville de Brazzaville. Ce qui fait qu’en parlant de l’histoire religieuse du Congo, on est nécessairement obligé de commencer cette histoire à partir de 1880.

Le Père Soulas qui semble être le personnage principal apparaît comme un personnage complexe, à la fois missionnaire et acteur d’une conquête brutale. Est-il inspiré de figures réelles ou incarne-t-il une symbolique plus large ?

Le Père Soulas est inspiré de Monseigneur Augouard qui est l’un des missionnaires les plus connus au Congo, mais l’histoire du Père Soulas n’est pas nécessairement l’histoire de Monseigneur Augouard,  puisque, comme je l’ai indiqué, je suis dans la fiction. J’ai pu m’inspirer du missionnaire Augouard. D’ailleurs dans le roman, il y a aussi le Préfet apostolique qui est un personnage inspiré de Monseigneur Antoine Carrie. En dehors de cela, l’histoire du Père Soulas est totalement fictionnelle. Elle n’a absolument rien à voir avec ce qu’a vécu le père Augouard.

Votre roman met en lumière une forte opposition entre évangélisation et pratiques ancestrales. 

Cherchez-vous à dénoncer une manipulation religieuse ou à interroger plus largement les motivations de la colonisation ? 

La question qui me préoccupait, c’était de montrer plutôt les méthodes et les procédés des missionnaires, mais également la connivence entre les intérêts des administrateurs, donc de la France politique, et les intérêts des missionnaires catholiques, c’est-à-dire de la France religieuse.

Concrètement, les missionnaires, en parlant de l’évangélisation du Congo, ont mené une entreprise  qui a consisté à s’attaquer aux coutumes locales. D’ailleurs, je vais lire un passage  du roman, page 118. C’est un des courriers du père Soulas :

« Le plus étonnant, c’est que ces gens, se contentant de ce qu’on leur dit et de ce qu’on leur montre, sont convaincus que je ne suis venu m’installer chez eux que pour construire une église, une école et un atelier. Ils ne se doutent pas un seul instant que d’ici là, nous allons déposer leurs coutumes païennes. »

C’est cela l’objectif des missionnaires. L’entreprise évangélique n’a pas consisté simplement à apporter la religion chrétienne aux autochtones. Il s’agit en réalité à la fois de déposer les coutumes locales et de les remplacer par l’Évangile.

Votre œuvre, Philippe Moukoko, navigue entre faits historiques et fiction. Comment avez-vous travaillé pour trouver l’équilibre entre vérité historique et liberté narrative ?

Ce qui m’intéressait, ce n’était pas de relater l’histoire religieuse du Congo-Brazzaville, puisque cette histoire se trouve dans les archives coloniales. Ce qui m’intéressait, c’était de regarder cette histoire du point de vue des victimes, c’est-à dire des autochtones. Donc, tout ce que j’ai gardé de l’histoire coloniale, ce sont des personnages historiques : de Brazza, Stanley, Makoko, etc. De même que les dates historiques,1880, 1883 ou 1885 en ce qui concerne la mission de l’Ouest africain. J’ai gardé également les coutumes, les événements de l’époque, la maladie du sommeil qui a surgi fin 19esiècle et début 20esiècle, etc. Hormis cela, les personnages et l’histoire narrée, c’est essentiellement de la fiction. L’histoire coloniale m’a donc servi de décor. C’est dans ce décor que j’ai planté l’histoire religieuse telle que je l’ai entrevue à l’occasion de mes recherches sur l’histoire générale du Congo-Brazzaville.

Vous évoquez une résistance farouche des peuples autochtones, mais aussi des pertes importantes. Quel message souhaitez-vous transmettre sur l’impact de cette période sur les sociétés africaines d’aujourd’hui ?

Je ne pense pas que le rôle de l’écrivain soit d’enfouir des messages dans la fiction. Le roman est totalement ouvert, c’est-à-dire que chacun, selon sa sensibilité, peut tirer des conclusions, mais en tout cas, en ce qui me concerne, je n’ai pas essayé  de conclure. J’ai narré une histoire. Évidemment, il y a un parti pris. Ce parti pris, on le retrouve en page 150 du livre : « Que de ruses ! Que de fourberies ! Que de calculs dans toute entreprise humaine ! Si l’on pouvait juger le résultat d’une action à l’aune des moyens utilisés, beaucoup de grands personnages de l’histoire perdraient leur éclat ! Mais un résultat positif fait toujours oublier les moyens perfides qui ont concouru à sa réalisation ». Donc, mon parti pris, c’était de montrer les méthodes et les procédés des missionnaires, puisque tout ce qu’on garde de l’histoire religieuse, ce sont des églises qui ont été construites, ainsi que des écoles et des dispensaires. Mais les méthodes et les procédés des missionnaires pour répandre l’Évangile ont été escamotés. Donc, ce roman permet de revenir sur cette histoire-là en montrant le comportement des missionnaires, mais également la connivence entre l’action des missionnaires et l’action de ses administrateurs.

Il y a d’autres partis pris plus subtils dans la fin du roman…

Le titre de votre livre «Le Sabre et le Goupillon» est très évocateur. Que représente-t-il exactement dans votre roman et que doit comprendre le lecteur à travers cette dualité ? 

                                                                          « Le Sabre et le Goupillon » est une expression qui signifie l’alliance objective entre l’armée et la religion. Le sabre étant un instrument de violence, et le goupillon, un instrument de la liturgie catholique. Donc, par ce titre, j’ai essayé de montrer que, d’une part, les administrateurs ont cherché l’appui des missionnaires pour réussir leur action de colonisation au centre du Congo. Et d’autre part, les missionnaires ont eu besoin des administrateurs pour aller au centre du continent africain, parce  qu’à cette époque, plus précisément en 1880, les missionnaires étaient implantés sur la côte atlantique, l’intérieur du Congo était totalement impénétrable. L’action de l’administration coloniale leur a permis d’aller plus loin, au centre du Congo, à la fois pour donner un « coup de main » aux administrateurs, mais également pour évangéliser les populations de l’intérieur. Bref, il s’agit là d’une action bien coordonnée. On ne peut pas parler de la colonisation sans parler de la religion catholique, et on ne peut pas parler de la religion catholique, au Congo, sans parler de la colonisation.

Propos recueillis par Fred Arthur Mouanda Kibiti