Melchior Mbonimpa : Avant d’écrire, il faut avoir beaucoup lu
MELCHIOR MBONIMPA

Pendant longtemps, l’homme, Melchior Mbonimpa s’est défini comme canadien d’origine burundaise parce que le Burundi, ne reconnaissait pas la double nationalité. Voilà pourquoi, pendant trente longues années, il n’avait que la nationalité canadienne. Mais il a réobtenu sa nationalité burundaise et il peut se dire “Burundo-Canadien”.
Melchior Mbonimpa, Professeur émérite, a enseigné à l’université de Sudbury, en Ontario, au département des sciences religieuses.
En tant qu’écrivain, il a publié de nombreux ouvrages aussi bien académiques que littéraires.



Vous aviez étudié dans le monde mais c’est au Burundi
que vous aviez commencé vos études…
Effectivement, j’ai fait mes études primaires et secondaires au Burundi, et mes études universitaires au Zaïre (RDC), en Italie, au Kenya et au Canada. Docteur en philosophie et docteur en théologie, j’ai enseigné la philosophie et les sciences religieuses un peu partout, et spécialement à l’Université de Sudbury (Canada) où j’ai été à l’emploi pendant plus de trente ans.
Professeur émérite, vous avez enseigné les sciences religieuses à l’université tout en étant romancier et essayiste : comment avez-vous réussi à tisser ensemble sciences religieuses et création littéraire.
Au moment de choisir l’orientation universitaire, si j’avais eu le choix, j’aurais suivi mon penchant en me dirigeant vers des études littéraires. Mais la vie m’a orienté autrement et je me suis retrouvé en philosophie plutôt qu’en lettres. Au début, j’étais contrarié, mais je me suis rapidement adapté et j’ai étudié la philosophie jusqu’au doctorat avant d’atterrir au Canada. Après coup, je constate que la philosophie m’a probablement sauvé la peau : si j’avais fait des études littéraires, je me serais noyé dans les sentiments.
L’étude de la philosophie, un chemin remarquable ?
Les études philosophiques m’on permis d’avoir une discipline ou une hygiène mentale qui m’a évité un chaos affectif. Afin de surmonter l’obstacle de « l’expérience canadienne » qu’exigeait sur le marché de l’emploi, j’ai fait un deuxième doctorat, et cette fois, dans une université canadienne. Quand j’ai eu un emploi de professeur, j’ai tenu compte de cet avertissement, « Publish or perish», et j’ai fait beaucoup de « publications savantes » pour monter dans l’échelle des titres académiques jusqu’au rang de Professeur titulaire. À partir de ce moment-là, je n’avais plus à me préoccuper des évaluations professionnelles. J’ai donc cédé à mon penchant de jeunesse et j’ai commencé à publier des œuvres de fiction (romans, nouvelles). C’était comme une arrivée chez soi après un long exil. Dans mes livres académiques ou littéraires, il y a un sujet dominant, obsédant, c’est l’Afrique, et très spécialement, l’Afrique des Grands Lacs.
Outre le roman et l’essai, aujourd’hui vous publiez Les zigzags du destin, 
un recueil de treize nouvelles, aux Éditions Terre d’Accueil, à Oshawa, en Ontario. Quels enseignements offrez-vous des zigzags de la vie dans ce recueil?
Si par enseignements vous entendez des leçons de nature morale, je n’en offre pas. Mais je n’ai aucun contrôle sur ce que les lectrices et lecteurs font de l’œuvre. Quelqu’un peut y trouver une confirmation de ses propres convictions, des leçons de vie, des mises en garde, une inspiration… sans que l’auteur ait visé intentionnellement ce résultat précis. Si la question est de savoir quelles sont les différences, les avantages ou désavantages d’un recueil de nouvelles par rapport au roman qui est le genre de la fiction que j’ai surtout pratiqué, je répondrais ceci : une nouvelle diffère d’un roman aussi bien au niveau de la production (rédaction) qu’à celui de la consommation (lecture).
Quelle différence principale souligneriez-vous?
Le roman s’écrit et se lit dans le long cours. On pourrait utiliser la métaphore du marathon pour l’activité productrice ou consommatrice de ce genre littéraire, une activité qui implique la durée et l’endurance. Quant à la nouvelle, on pourrait la comparer à un sprint ou une course de vitesse sur une courte distance. Un recueil de nouvelles ne s’écrit pas et ne se lit pas de façon longitudinale et continue : la multiplicité de petites histoires indépendantes permet de commencer la lecture au début, au milieu ou à la fin sans que cela nuise à la compréhension de l’ensemble. Il s’agit de deux types de plaisir, et ce n’est pas nécessaire de les opposer : l’écrivain ou le lecteur peut choisir les deux.
En lisant Les zigzags du destin nouvelles, on a l’impression que les surprises dans la vie ne manquent pas, et que vous essayez de les régler par l’humour. Nous prendrons par exemple, la rencontre avec Anneke dans la nouvelle « Du miel dans mes oreilles ».
On écrit, entre autres choses, pour divertir, faire rire ou sourire. Étant donné sa brièveté, le genre de la nouvelle promet au lecteur une fin surprenante pour chaque histoire. C’est la ruse ou l’appas pour garder son intérêt et sa confiance, lui garantir qu’il ne risque pas de s’ennuyer. L’humour est bienvenu s’il contribue à cet objectif, mais la surprise peut aussi être associée à d’autres situations également présentes dans la vie réelle : la peur, la souffrance, la perplexité, la joie, la tendresse…
Un adage populaire parle de loup dans la bergerie, mais vous, vous optez pour « un renard dans le poulailler» : surprenant, hilarant, détonnant, n’est-ce pas?
Le loup n’existe pas dans mon pays d’origine. Par contre un renard qui fait un massacre dans un poulailler, ça me parle davantage car cela fait partie des souvenirs de mon enfance. L’image est également plus universelle puisque les renards et les poules sont connus aussi bien sous les tropiques que dans les pays nordiques.
Les funérailles dans la forêt boréale pour un enfant de la forêt équatoriale, nous montrent que les enterrements au Canada sont différents des pays d’Afrique : s’adapter ou ne pas s’adapter?
Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, les immigrants de première génération ont des choix à faire. Et souvent, ce n’est pas la raison ou la sagesse qui déterminent l’option qu’on privilégie, mais plutôt le temps, et la contrainte. Le temps permet de constater comment d’autres avant nous ont résolu les problèmes, et on les imite sans autre forme de discernement. Quant à la contrainte, elle est souvent de nature économique : si je ne peux pas payer un voyage intercontinental pour un défunt, j’opte pour une solution dans les limites de mes moyens.
Dans le roman Le dernier roi faiseur de pluie, vous montrez que l’homme et la nature vivaient dans une complicité extraordinaire : l’homme pouvait commander le ciel, la pluie. Cela est-il encore possible aujourd’hui?
Je m’inspire de l’imaginaire et des croyances de mes ancêtres africains, comme un artiste occidental (poète, dramaturge, sculpteur) peut s’inspirer de la mythologie de ses ancêtres grecs ou romains. C’est normal que la création artistique trouve dans les traditions ancestrales de la matière à travailler.
Avez-vous des secrets en tant qu’écrivain que vous pouvez partager avec
ceux qui rêvent d’écrire comme vous?
Non : je n’ai aucun secret, aucune formule magique que je pourrais transmettre aux écrivains en herbe pour leur faciliter la tâche. Avant d’écrire, il faut avoir beaucoup lu. Pour être publié et être lu, il faut du vécu, du travail, beaucoup de chance et beaucoup d’humilité (se faire évaluer, accepter les révisions, suggestions d’amélioration…)
Vos enfants et petits enfants ont-ils hérité de vos dons créatifs pour raconter à leur tour la magie du royaume du Kibondo spirituellement vivant?
Les dons créatifs ne sont probablement pas d’ordre génétique : ils ne sont pas innés, mais acquis. Mes enfants et petits enfants ne sont pas nés et n’ont pas été formés ou déformés dans le même écosystème que moi. Ils trouveront donc d’autres manières d’avoir un impact sur leur époque et leur société; d’autres manières de « se soigner », car la fonction thérapeutique de la création artistique est évidente.
Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo
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