JEAN-AIMÉ DIBAKANA: Le nom de mes personnages n’est jamais anodin
JEAN-AIMÉ DIBAKANA DIT DIBAKANA MANKESSI 
Jean-Aimé Dibakana vient du Congo-Brazzaville. Aujourd’hui, il vit en France, à Paris. Il mène avec passion sa vie d’écrivain sans compter son statut de père, de sociologue et d’enseignant. Il a publié aux Éditions Les Lettres Mouchetées Le Psychanalyste de Brazzaville, un roman, en 2023. Son oeuvre est couronnée de prix comme Prix Orange du Livre en Afrique et Grand prix Afrique.
Il a accepté de répondre à nos questions pour le plaisir de nos lecteurs.
Quel chemin parcouru de Jacob, votre ville de naissance, à Paris votre ville de résidence, quel chemin ! Quels sont les évènements les plus marquants de ce parcours ?
Oui, « quel chemin » ! C’est pourquoi d’ailleurs il me semble difficile de choisir les « événements les plus marquants » de cette période, parce que c’est l’ensemble de ma vie, et parce que « tous » les événements ont été marquants. En effet, je pense que tout ce que nous vivons nous marquent à jamais, y compris les événements les plus banals, que nous en soyons conscients ou pas… Néanmoins, il semble que ma rencontre « véritable » avec les livres a été déterminante. Ce moment où l’on choisit (soi-même) un livre pour vivre une histoire avec lui. Pour moi, ça a commencé avec la fréquentation du Centre culturel français à Brazzaville, vers mes 10/11 ans. C’était quasiment la seule bibliothèque de la ville… Il y a aussi mes études, j’y consacrai généralement beaucoup d’attention… Je ne peux pas oublier la venue de mon statut de « père », la venue du statut d’ « auteur », et bien évidemment la réception des Prix littéraires.
Vos études universitaires vous sacrent docteur en sociologie de l’université Panthéon-Sorbonne : pourquoi la sociologie ?
Le besoin de mieux comprendre le fonctionnement des sociétés, donc de mieux comprendre le fonctionnement des Humains, de mieux appréhender la marche du monde. Je rêvais de retourner ensuite au pays pour enseigner aux jeunes congolais cette discipline, notamment la « sociologie du développement ». Pensant ainsi contribuer au développement du continent… Les événements en ont décidé autrement.
À quel moment aviez-vous senti, la fibre de l’écrivain brûler en vous, que Jean-Aimé Dibakana Mouanda devrait devenir Dibakana Mankessi, l’écrivain porteur d’une espérance, d’un flambeau ! Une métamorphose qui s’est passée subtilement, brutalement ?
Ça a été un processus, une chose entrainant une autre. Comme beaucoup, j’écrivais pour le plaisir des petits textes depuis mes années d’école. Ensuite, il y a eu l’écriture comme exigence universitaire lors de mes études de thèse (obligation d’écrire des articles pour des revues scientifiques notamment). C’est seulement après cette étape que ce goût pour l’écriture déjà ancien a resurgi, certainement réveillé par le fait qu’après ces études je disposais de plus de « temps mental ». C’est pourquoi mon premier livre publié est non pas une œuvre de fiction, mais un essai, relatif à mon travail de sociologue. Comme dans ce cadre, j’avais signé par mon nom de naissance, j’ai choisi de changer de patronyme pour mes œuvres de fiction, c’est ainsi qu’est né Dibakana Mankessi.
Vous aviez publié en 2006 : On m’appelait Ascension Férié, en 2010 : La brève histoire de ma mère, pouvez-vous nous résumer ces ouvrages ? Quels messages portent-ils ?
Le premier est l’histoire d’une jeune fille qui vit dans une ville où le maire tient à introduire ce qu’il appelle « la civilisation ». Ainsi, entre autres, oblige-t-il le port de la cravate, l’abandon des « fétiches », l’adoption des prénoms chrétiens, et cela d’une curieuse façon – c’est pourquoi la narratrice s’appelle
« Ascension Férié ». Cette jeune fille, qui finira par avoir personnellement affaire au maire, raconte comment ces bizarreries impactent sa vie, ainsi que celle de ses concitoyens. Dans ce livre, j’ai souhaité interroger le fonctionnement des sociétés africaines qui, quasiment dans tous les domaines, fonctionnent selon des modèles « importés », notamment d’Occident… 
La brève histoire de ma mère évoque une mère qui annonce la date de sa mort à ses enfants. Bien qu’aucun d’eux n’y croie, ils restent tous près d’elle « pour barrer la route à la mort ». Après quelques annonces de ce type (une par an), comme rien ne se produit, ils cessent d’y croire et de l’entourer. C’est justement à la date où personne ne se trouve à ses côtés qu’elle décède. Divers événements traversent le récit, par exemple la découverte par les enfants des lettres d’amour reçues par cette mère qui ne savait ni lire ni écrire… Dans ce livre, j’ai voulu interroger plusieurs thématiques : l’amour, les liens familiaux, la mémoire, etc.
Je signale que mes livres sont généralement difficiles à résumer : il y a toujours un fil conducteur, mais qui s’éclate de différentes façons… plutôt inattendues. Des éclats impossible à amener dans un résumé… En somme, il faut les lire pour se faire sa propre idée.
Et en 2023, que votre verbe éclate, paraît Le psychanalyste de Brazzaville, un roman de 454 pages qui puise sa trame dans le marasme de la société congolaise : comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?
Comme toujours : le besoin de comprendre, le besoin d’avoir des réponses, de combler des vides. Ici, c’était pour saisir des questions que je me posais sur l’Histoire du Congo. Pour combler des vides dans ma compréhension de celle-ci. La question principale étant : comment en est-on arrivé là ? A ce marasme, pour reprendre votre mot. A ces violences. A ces crises à répétition, etc. Autrement dit « comment le Congo est-il mal né ? », « à quel moment, et pourquoi l’accouchement s’est-il mal passé ? » Mes questionnements sur les assassinats – toujours non élucidés – de 3 hauts fonctionnaires en février 1965 (Lazare Matsocota, Anselme Massouémé et Joseph Pouabou) ont été le véritable point de départ.
Vous dressez-vous un peu comme Sigmund Freud pour aider les personnages à sortir de leurs difficultés psychologiques ?
Non, pas du tout. La figure du psychanalyste a juste été un choix artistique, comme le ferait le peintre qui choisit une couleur ou un motif plutôt qu’un autre pour des raisons de composition de son œuvre. Ici, dans le projet narratif, le psychanalyste permettait d’amener en surface les mécanismes de pensées (et d’actions) de quelques protagonistes… Il permettait aussi d’avoir un regard « spécialisé » dans les événements qui se déroulaient dans la cité… J’y ai également introduit le regard du public face à un type de thérapie qui leur est inconnu.
Vous avez inventé le docteur Kaya, ce psychanalyste. Peut-il souffrir de cette pathologie même s’il dirige en maître, les rencontres avec les puissants personnages qui viennent le consulter ?
Selon les « psy »(chiatres, chologues, chanalystes), tout être humain est porteur d’une pathologie mentale, même s’il l’ignore. Donc oui, le Dr Kaya est conscient qu’il pourrait aussi être porteur de pathologie… d’autant plus qu’il a vécu des rapports difficiles avec son père, comme il l’explique dans son journal. En vérité, le psychanalyste n’est dans le livre qu’une sorte de décodeur, le plus important c’est ce qu’il permet de voir, de comprendre…
Massolo, un nom qui en dit long , sexe, séduction et colportage : un melting-pot qui offre le feu pour faire flamber la mèche des ragots !
Le sens de Massolo (mot « lingala » et « kikongo ») que j’ai retenu ici, est « causeries ». Faire les massolos signifie causer, discuter, mais aussi « ragoter », « colporter » (puisque tout cela fait partie des causeries). Le nom complet du personnage concerné c’est « Loba Massolo », ce qui signifie « raconte ! ». Oui, tout un programme. De façon générale (c’est le cas, me semble-t-il, de la plupart des écrivains), le nom de mes personnages n’est jamais anodin, je dirais même qu’il est toujours « programmatique ».
La violence psychologique s’installe dans la vie comme un torrent qui ne charrie que sang et douleur, à la commande de Ibogo : Ibogo, une victime systémique dans le cercle de la violence?
Au départ, Ibogo est un étudiant brillant qui, une fois diplômé, faute de perspectives, sera obligé d’entrer dans la milice où il deviendra l’un des responsables chargés de la répression… C’est donc bien une victime… Il s’est agi de traiter cette thématique (la violence) sur toutes ces facettes, tout au moins sur les facettes abordables dans un tel projet.
Romans, nouvelles, essais et c’est finalement Le psychanalyste de Brazzaville qui vous offre de belles gerbes : voyages et salons de livres, trophées comme le Grand prix d’Afrique en 2023 et en 2024 le Prix Orange du Livre en Afrique pour le même ouvrage. Quels sentiments cela fait bouillonner en vous ?
Honneur. L’honneur de figurer sur la même liste les lauréats de ces
prix, ces écrivains que j’admire et respecte, qu’il s’agisse du Grand Prix Afrique (ex-Grand Prix littéraire d’Afrique noire) décerné depuis 1961 ou du Prix Orange du Livre en Afrique décerné depuis 2019. Je suis aussi animé par un sentiment de reconnaissance, l’assurance que mon travail est reconnu par les pairs.
Quand décidez-vous que tel ou tel texte de votre imaginaire sera nouvelle, essai ou roman ?
Et le conte, vous inspire-t-il ?
La décision est prise avant de coucher le premier mot sur le papier. En effet, quand je commence un projet littéraire, je sais déjà décider si ce sera une nouvelle ou un roman. La question se pose uniquement dans ces deux cas. Pour les essais, il s’est agi jusqu’ici de sujets traités dans ma pratique de sociologue, autrement dit : ils sont toujours liés à mes enquêtes de terrain.
Quelle est votre botte secrète qui fait prendre la mayonnaise pour éblouir votre lectorat ?
Mon objectif n’est pas « d’éblouir » le lecteur (rire). Néanmoins, comme tout écrivain, je fais en sorte d’« accrocher » le lecteur, de l’amener à avoir envie de tourner la page. Donc oui, je travaille dans ce sens. Je pense que pour que la mayonnaise monte, il faut être « écrivain », c’est-à-dire être « vrai » (avec soi-même).
Vous avez d’autres activités en dehors de l’écriture : vous travaillez pour un établissement public, vous êtes également enseignant. Comment arrivez-vous à combiner toutes ces activités ?
L’organisation, c’est le maître mot. Faire ce qu’on a à faire au moment de le faire. Lorsque j’enseigne, j’oublie que je suis écrivain, lorsque je fais mon travail de fonctionnaire, j’oublie que je suis enseignant, etc. C’est du même ressort que lorsque je fais de l’essai, du roman, de la nouvelle. Ces trois types d’activités demandent des formes d’investissement différents.
Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo
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