CHERYL TOMAN – Les femmes doivent se soutenir mutuellement

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

CHERYL TOMAN – Les femmes doivent se soutenir mutuellement

Cheryl Toman, spécialiste de littérature africaine francophone féminine s’occupe des comptes-rendus pour la revue Women in French Studies dont le premier numéro parait en 1993! Elle est traductrice et critique littéraire. Elle est également professeur de français à l’université de l’Alabama et auteure. Soutenir la cause des femmes dans la création littéraire francophone est son cheval de bataille.

Vous êtes professeur de français à l’université de l’Alabama, pourquoi aviez-vous choisi le français pas l’allemand, l’italien, l’espagnol ou le latin? Les autres langues ne vous inspirent pas parce que l’influence n’est pas aussi grande? 

En fait, j’ai étudié ces langues que vous mentionnez à l’exception du latin. J’adore toutes les langues et je les aurais apprises toutes si j’avais assez de temps pour le faire. Mais pour maitriser une langue étrangère, il faut l’utiliser tout le temps. Donc, le français est la langue que je parle tout le temps et c’est comme une deuxième langue pour moi maintenant et c’est vrai qu’on peut aller partout si on parle français et anglais. Les Américains ont très peu de choix au lycée en ce qui concerne les langues. Entre le français et l’espagnol, j’ai choisi le français parce qu’il y avait une plus grande diversité des pays francophones.

Dans toutes les universités où vous êtes passée, le français mais aussi la cause des femmes a toujours été votre cheval de bataille : Qui est-ce qui vous pousse à lutter pour la cause des femmes? Pourquoi cette cause vous intéresse donc tant?

Parce que moi aussi je suis femme et j’ai mes propres luttes et je m’identifie parfois aux luttes des autres femmes mais les femmes doivent se soutenir mutuellement et tout le monde apprend grâce à ces échanges.

 Avez-vous le sentiment que les femmes sont fragiles, instables mentalement, politiquement ou économiquement aussi bien dans le monde réel que dans le monde fictif? 

Tout être humain, homme ou femme, peut être fragile ou instable. Mais politiquement et économiquement, malheureusement, les femmes ont moins d’avantages partout, même en Occident, parce que c’est un monde patriarcal avec des systèmes patriarcaux. Les personnages du monde fictif reflètent les individus qu’on trouve dans le monde réel.

Qu’attendiez-vous de ce numéro spécial du WIF 2020?  Êtes-vous satisfaite des résultats? 

En gros, oui, j’en suis satisfaite même s’il y a des choses qui manquent. Je m’attendais à recevoir une grande variété d’articles et c’est ce qui s’est passé. J’espérais recevoir des articles sur tous les pays d’Afrique centrale mais personne n’a proposé un article sur le Tchad malheureusement et donc, j’ai ajouté quelques paragraphes à ce propos dans l’introduction mais ce n’est pas la même chose. Je suis ravie pourtant d’avoir tant d’Africaines qui ont contribué au numéro. J’aurais aimé autant d’articles en anglais qu’en français mais ce n’était pas le cas. Donc, je crois qu’il y a plus de recherches de ce type en Europe ou en Afrique francophone qu’aux États-Unis, par exemple.

 De toutes les femmes écrivaines de l’Afrique centrale, la voix des Tchadiennes est presque inaudible. Est-ce une lumière qui clignote pour dire que les femmes dans certains pays du monde n’ont pas encore la parole qui brise leur isolement à tous les niveaux de leur vie?

Je crois que les femmes écrivent partout. Si on a une perception que les Tchadiennes n’écrivent pas, c’est parce que nous ne cherchons pas leurs textes et les maisons d’édition ne les publient pas. Mais il y a des manuscrits dans les tiroirs dans chaque pays, j’en suis sûre. Les femmes ont des choses à dire.

 Dans votre introduction on découvre avec étonnement qu’au Gabon la voix littéraire des femmes est si présente que la présence masculine est effacée et du coup les critiques littéraires se taisent au lieu de féliciter les femmes, étonnant, n’est-ce pas? 

Oui, c’est vrai mais c’est pour ça que j’ai écrit mon livre sur la littérature gabonaise parce que je pense sincèrement que c’est une grande littérature mais on l’a ignorée dans le passé tout simplement parce que les femmes la dominent. Les critiques littéraires doivent assumer aussi nous commettons des erreurs et parfois, on ne cherche pas assez. On a tort.

 Vous êtes aussi traductrice : est-ce une passion ou une urgence pour partager les découvertes que vous faites en lisant les écrits des femmes francophones? 

Les deux. Je ne peux pas traduire n’importe quel texte pourtant. Je ne veux pas dire que si je n’aime pas un texte, il ne mérite pas d’être traduit. Pas du tout. Mais un traducteur doit aimer un texte personnellement pour pouvoir faire une bonne traduction. Je n’accepte jamais d’argent pour les traductions; je demande aux auteures si je peux les traduire. Ça fait partie de ma passion et c’est un moyen d’offrir quelque chose à une auteure qui m’a tellement inspirée. Et ça prend du temps. J’aimerais traduire encore plus mais il n’y a pas assez d’heures en une journée.

Vous aviez rencontré quelques-unes de ces femmes : qu’aviez-vous appris, découvert de ces rencontres? 

J’essaie de rencontrer autant d’écrivaines que je peux. Leurs textes sont fascinants mais leurs vies aussi. J’aime savoir ce qui les inspire, ce qui les motive. Grâce aux rencontres, nous pouvons créer des projets ensemble après et ça contribue à la visibilité de ces femmes et de leurs écrits.

Quels sont les genres dominants de leurs écrits et les thèmes qui souvent reviennent dans les textes?

C’est difficile à dire parce que je travaille avec autant d’auteures depuis trente ans. Les thèmes sont variés. Elles parlent de leurs relations avec des hommes, avec d’autres femmes, avec la famille, entre amies, etc. La maternité est importante aussi. Elles donnent souvent leur définition du féminisme directement ou indirectement et en fait, il faut parler des féminismes au pluriel.

L’image de la femme et de l’enfant est donc bien présente ou a-t-elle éclaté au fil des ans?

Je dirais que c’est le sujet dominant et il y a beaucoup plus de respect pour la mère dans les cultures africaines. La maternité donne du pouvoir et elle n’est pas un handicap comme suggère souvent la littérature occidentale.

Le poids de la colonisation (langue et culture) dans cette littérature est-il un ralentisseur de la destinée des femmes ou au contraire un point de départ pour la construction d’une autre Afrique par les femmes?

On ne peut pas dire que la colonisation a libéré la femme parce qu’il y avait déjà avant des systèmes en place en Afrique pour la femme qui lui avaient donné du pouvoir que l’homme n’a pas eu.  Être bilingue ou multilingue est toujours une bonne chose mais les Africaines publieraient en langues africaines si c’était possible mais il est difficile d’attirer beaucoup de lecteurs ou même une maison d’édition si on ne publie pas en français ou en anglais.

La jeunesse féminine prend-elle part à l’éclosion de cette littérature?

Il y a une jeune génération d’écrivaines qui sont très dynamiques dans certains pays au Gabon par exemple. Il faut que la jeunesse prenne la relève en tout cas. Sinon, la littérature disparaitrait.

Quelles sont les différences que vous constatez entre les études francophones, lusophones, anglophones ou hispanophones? 

Ce qui m’a toujours choquée, c’est que les chercheurs comme moi, on critique la colonisation et les frontières que les Européens ont imposé en Afrique et on a raison de le faire, bien sûr…mais c’est donc une ironie totale que nous acceptons, nous les chercheurs, ces mêmes contraintes quand on choisit la littérature qu’on va analyser. Il est rare de voir une étude comparée qui traite un texte anglophone et francophone ensemble. Donc il faut briser ces barrières.

Pouvez-vous nous donner une brève explication sur la création du WIF?

WIF a été créé il y a 30 ans à peu près par des professeurs universitaires (des femmes surtout) qui voulaient partager leurs intérêts et leurs idées sur la femme du monde francophone. C’était une période ou les chercheuses ont été embauchées plus régulièrement mais il y avait encore pas mal de discrimination et ça existe encore. WIF a créé un réseau pour les femmes professionnelles et intellectuelles qui s’intéressent aux études françaises et francophones liées à la femme. C’est un projet qui a bien marché. Notre revue est très respectée et on fait de belles découvertes.

Un souhait, un conseil? 

Malgré le fait que les étudiants aujourd’hui étudient moins de littérature dans les facultés, il faut quand même résister à cette tendance de suivre uniquement des cours « pratiques » comme le business ou la médecine ou le génie. La littérature est importante et il faut lire la littérature africaine et soutenir ses auteurs.

 

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo