GILBERT MASSALA dit Salladin – Je bois l’eau qui adoucit mon âme

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

GILBERT MASSALA dit Salladin – Je bois l’eau qui adoucit mon âme

Gilbert Massala dit Salladin est né dans le Moyen Congo, alors territoire de l’Afrique équatoriale française, en 1949 dans le village de Kintouari. Il commence l’école en 1958 et va au petit séminaire de Loango en 1965 dans la ville de Pointe-Noire. Il obtient le BEPC en 1978 au séminaire Saint-Jean à Brazzaville. De 1971 à 1975 il étudie à l’ENSAC et ensuite à l’université de Brazzaville. Il enseigne de 1975 à 1982. Et débarque en France en avril 1983.

Vous êtes né au Congo Brazzaville où vous avez passé une partie de votre vie avant de vous installer en France : quelle vie meniez-vous au Congo, celle d’un fonctionnaire, d’un artiste ou menez-vous les deux vies en même temps?

J’ai été fonctionnaire de 1975 à 1982, mais tout en enseignant j’exerçais aussi ma fonction d’animateur culturel des pionniers. J’ai fait de la mise en scène théâtrale de 1976 à 1983 au sein de la troupe La Grande École.

Quand aviez-vous découvert votre passion pour la musique et qu’a-t-elle apporté dans votre vie? Pouvez-vous parler d’une influence familiale ou autre?

Je m’adonne à la musique traditionnelle depuis la classe de cinquième au petit séminaire de Loango. J’ai fait partie des auteurs compositeurs qui ont aidé l’Église catholique à emprunter et user du folklore dans la liturgie avec les chorales appelées « Scolas populaires.» Et bien évidemment j’ai des influences du folklore babembe qui a bercé toute mon enfance car je suis originaire du village Kintouari qui veut dire Unité. Et de ce village naissaient les meilleurs chanteurs griots et joueurs d’instruments de ma région. Ils s’exerçaient tous les soirs au clair de lune. Je pense que le meilleur héritage de la pratique de la musique pour moi. C’est que j’ai acquis d’une façon naturelle, sans école, sans maître, les connaissances culturelles, artistiques, historiques et sociologiques de tous les milieux de mon existence.

Avec cette musique en vous, vous sentiez-vous hors de la norme que les parents ont voulu pour vous, la réussite dans vos études en devenant docteur, ministre, architecte?

Mon père aurait souhaité me voir moniteur agricole et au cours élémentaire deuxième année, il a attendu que je réussisse à un concours qui m’aurait envoyé à Sibiti où il y avait l’école qui formait des ingénieurs en la matière. Hélas, ma mère m’imaginait premier prêtre catholique de ma région, de mon clan, de ma famille, peut-être, premier saint du village! Je réussis aux deux concours et je choisis la voie de ma mère

Combien de temps êtes-vous resté au séminaire ?

J’ai fait huit ans au séminaire avec la foi et l’enthousiasme de devenir vraiment prêtre, mais l’Église, malheureusement, m’a fait avorter cette détermination farouche que j’avais à cause d’un différend sérieux avec le chef de l’Église congolaise de l’époque. J’ai presque perdu ma foi, en tout cas il m’avait dit « Cessez de croire en l’Église catholique! » En sortant du séminaire mon refuge fut ma guitare et mon chant pour l’éloge de mon peuple, de ma patrie… Voilà comment je suis devenu griot. Les notes de la guitare et les complaintes de mes chansons m’ont fait créer le théâtre « La Grande École » et je suis certain que c’est ce que j’ai fait de mieux. J’ai mis toute mon âme dans mon activité théâtrale en tant que metteur en scène, comédien et dramaturge. Ainsi je me suis consolé de la perte de ma vocation sacerdotale.

Et vous arrivez en France en 1983?

Effectivement, j’arrive en France et le milieu professionnel artistique et culturel est si malsain que je ne suis resté prisonnier des cadres médiocres pendant un certain temps. Après quelques expériences plus ou moins fructueuses, je décide de camper ma vision dans la chanson en embrassant totalement la voie de griot dont je suis devenu le produit et le producteur. Je crois que je suis heureux et même riche parce que je peux partager tout ce que je possède en matière des arts à celui qui en ressent le besoin.

Et chanter vous a donné une certaine liberté…

Oh oui, je suis libre et je chante. Oui je chante car je suis libre et Paris devient un grand boulevard, un carrefour exceptionnel et un immense marché pour mon art. Paris, une ville touristique où j’ai été exposé en jouant de toute ma fibre artistique. J’ai découvert que mes meilleurs managers et producteurs furent ces touristes venant du monde entier, – Canada, USA, Australie- Ils m’ont vu jouer et m’ont engagé pour des festivals et spectacles en Suisse, aux USA, en Afrique, en Chine, en Australie. Je suis très heureux parce que j’ai parcouru les cinq continents grâce à mon art et mon talent.

La France et ensuite la Suisse?

Oui Paris a tracé mon chemin mais c’est en Suisse que je me suis bien épanoui. Installé à Genève, pendant cinq ans, j’ai joué dans le Tram. L’association Culture au quotidien s’est occupé de moi en me faisant jouer en Allemagne, au Luxembourg, en Belgique, en Hollande et dans toute la Suisse.

Pendant ces périodes fastes vous aviez créé des orchestres?

J’ai créé deux orchestres en Europe Bandeko Ya Africa ou Les Amis de l’Afrique, de 1985 à 1988, ensuite est venu Gilbert Massala et le Groupe Essengo de1989 à 2000. Une musique traditionnelle moderne dans laquelle le tam-tam d’Afrique et le violon occidental sont en symbiose. Un album en fait la démonstration Gilbert Massala et Horizon 1985.

Vous aviez monté un studio d’enregistrement à Pointe-Noire : quels souvenirs gardez-vous de ces années?

Pour les dix ans passés à Pointe-Noire 2000 à 2010, je dirais que je me suis satisfait d’avoir participé à l’éclosion, l’émulation des groupes traditionnels modernes Ban Bisian, Kibur Kiri, Kilomb Kia Mpala, Les Chorales Chrétiennes, La Chorale Ngunga et bien d’autres.

Quels sont les instruments qui ont enchanté votre carrière?

Le jumelage du violon et la guitare de la rumba congolaise sur le tam-tam kongo ont fait mes délices. C’est une marque indélébile dans ma carrière. Le saxo ténor et l’alto, le violoncelle et la flûte sont inoubliables.

Des voyages inoubliables dans votre vie d’artiste?

Mes meilleurs souvenirs de voyages restent la Louisiane, la Pennsylvanie, aux USA et le Kwazulu Natal, que je qualifie de « Mon meilleur paradis! »

Et si vous écriviez vos souvenirs pour les générations futures?

Je commencerai par décrire Le festival de contes de Manfei Aubin, d’Abidjan en Côte d’Ivoire. Viendra ensuite le paysage humain de Bobo Dioulasso, au Burkina Faso où j’ai rencontré des vieux fantastiques qui avaient si longuement vécu et qui demeuraient sages, lucides et éclairés. Écouter leurs voix me raconter leur temps passé a éclairé aussi un pan de mon paradis artistique et culturel.

Un souvenir bien particulier?
Ce souvenir ne me quitte jamais : un canadien qui, trois ans de suite, m’a vu jouer dans la rue à l’Église St-Eustache et m’a laissé 1000€, 900€, et 750€ en me disant : « toutes mes vacances, je les passe à Paris et toutes fois que je te trouverai tu auras tes 1000€. »

Aviez-vous vécu des incompréhensions des fois?

J’ai supplié le Professeur Ngoïe Ngala pour préfacer mon recueil de contes. Il me dit « Pourquoi ne vas-tu pas voir monsieur et madame Chemain, tes professeurs? » Je lui rétorquai « Ils m’ont nourri de littérature africaine et vous me bénissez de littérature orale. J’ai eu beaucoup de respect pour Rido Bayonne qui accepta d’arranger un album que je faisais à domicile. Il m’avait alors dit « Les arrangements que tu as mis sont au-delà de ceux espérés de l’esprit de ton travail, je pense que je ne ferais pas mieux. »

Avez-vous recherché le coaching de certains artistes?

J’ai admiré des artistes de renom et j’ai pu comprendre qu’ils n’ont pas désiré m’abriter à l’ombre de leurs ailes; mon aîné Francis BeBey, Manuel Dibangu invités spéciaux à des spectacles que je donnais à l’UNESCO. Rey Lema également a été séduit par mon art. Ils m’ont encouragé à donner au public ce qu’il attend de l’artiste.

Y a-t-il des noms dans le monde de la culture qui ont laissé des empreintes en vous?

Lokua Kanza, lui m’a tout dit, c’est seulement le temps qui nous a manqué pour travailler ensemble! On a tellement à se partager lui et moi, Massala. Lokua et Massala. Alain Mabankou a fait ce qu’il a pu dans plus de trois livres où il a dédié quelques mots au poète Gilbert Massala et il a accepté que j’utilise l’un des poèmes dédié à sa mère pour l’inclure dans un de mes albums en particulier «Des rires aux larmes.»

Comment arriviez-vous à composer vos chansons, à toujours partager votre expérience?

Mes sources d’inspiration : c’est lire, écouter et voir jouer d’autres artistes. Je n’ai pas de préférence particulière et je bois l’eau qui adoucit mon âme. Je la puise à toutes les sources de mes chemins. S’agissant du partage, j’ai composé des chants pour les Églises comme des chants de folklore de chez moi. Je me suis initié au gospel, par exemple, Année Flore Batchielelys dit que c’est moi qui lui ai appris à communier son être entier au chant, que le ventre couve et que la bouche et les yeux lâchent tout. C’est trop d’honneur pour moi parce que mes cours n’ont pas pris plus de deux jours quand je suis allé à Lyon où elle résidait et qu’après je l’ai présenté au sponsor de son premier 45 tours, en interprétant Malaïka ensemble. Enfin merci pour sa gratitude. Dans le cadre des arts, littéraires surtout, je voudrais aussi souligner que j’ai recommandé la romancière Calixte Beyala à monsieur et madame Chemain à Nice puisque ce sont eux qui m’avaient demandé de leur proposer une africaine du bassin du Congo qui écrivait; j’ai été le premier lecteur du manuscrit de Beyala « C’est le soleil qui m’a brûlée. »

Qu’est-ce que la musique a finalement changé dans toute votre vie?

Je dirais que la musique m’a conservé puisque je n’ai jamais fait de meilleur rêve que de demeurer heureux, comme je suis gentil et généreux avec les humains que je croise sur mon chemin.

Des distinctions et autres récompenses?

Pas autant de distinctions. J’ai eu cependant le diplôme du meilleur animateur de pionniers du secondaire en 1977 à Brazzaville. La distinction de l’Artiste de l’année en Suisse, 1988, par les associations Terre des hommes. Culture au Quotidien a également salué ma création artistique.

Et aujourd’hui, aviez-vous encore des rêves à porter?

Je pense rarement à ce que je pourrais être demain. Mais je m’attelle à être bien aujourd’hui. Beaucoup me disent que les années passent et mon sourire ne change pas. Voilà, c’est ça ma musique : une bonne humeur  que je partage aussi dans mes écrits: Mémoire et voyages.

 Aviez-vous joué ou participé à des événements, dans des films, des documentaires ou composé des musiques pour des commandes spéciales?

La liste des films et documentaires dans lesquels j’ai joué est longue. Voici quelques événements qui ont marqué ma carrière : spectacles, documentaires, films et festivals :

Moi l’Afrique, Tf1 1986, de Benedetto Manacorda, raconté par Gilbert Massala. Un film documentaire, 180mn.

Paroles de migrant, de Patrick HESS documentaire Suisse romande 18mn 1986.

La machine avalée, chanson de Dorothée AB Production Tf1, 1990. 

Black mic mac, film de Thomas Gilou. J’ai aidé à l’écriture du scénario. J’y étais comme figurant.

Le saturnisme, film documentaire du ministère français de la santé. J’avais un second rôle.

 Gilbert Massala et son orchestre Bandeko ya Afrika à La Maison de la radio à Paris pour l’accueil des boat people.

Gilbert Massala et son orchestre Bandeko ya Afrika à Bruxelles, 1er mai avec le PTB, pendant deux années successives.

Gilbert Massala et le Spectacle Mots d’Afrique, suivi d’une conférence sur le conte africain et la littérature congolaise à Vassar Colledge, New York, à l’université de Philadelphie, 1999.

Festival de musique traditionnelle et Contes Roots de la Louisiane à La Fayette, USA

Gilbert Massala et le Ballet Lemba, de Michel Rafa.

Pour clore notre entretien, pourquoi le surnom Salladin?

Je suis né Massala, de ma mère Adèle Kongo issue de la famille et du clan Bahandi, des seigneurs terriens. Mon père, Massala, fut un captif Teke acheté par le clan Bahandi qui s’installa au village de Kintouari ou régnait l’autorité de la famille maternelle qui ne voulut jamais que son enfant portât le nom de son mari, un ancien esclave. Désireuse d’accoucher loin de la civilisation européenne, loin d’une maternité moderne, ma mère choisit de mettre au monde, son enfant dans la forêt de bananiers derrière les cases du village. Malheureusement le bébé subit une fracture ouverte à la clavicule gauche. Le père informé de la maternité cachée que s’était forgée ma mère ordonna que le fils, d’esclave ou pas, portât le nom de Massala. Ma mère, catégorique, répliqua « Pas n’importe quel Massala, mais Massala ma Kongo, c’est-à-dire, le fils de sa mère Kongo. » Ainsi je porte le nom Massala ma Kongo jusqu’en classe de quatrième ou je contredis un professeur d’histoire mal informé sur l’histoire du sultan turc Saladin qui ravit le tombeau de Jésus aux croisés en réoccupant Jérusalem. Le professeur me punit sévèrement, ne supportant pas l’offense. Mais le père directeur du séminaire, me demanda d’exposer devant tous les séminaristes, environ 200, l’histoire de Saladin. Et sous les ovations qui enflammèrent la salle, pour le succès de l’exposition, le surnom Saladin me fut donné. Je personnalisai mon surnom je l’écris, depuis,  avec deux l au lieu du Saladin historique. Au moins je reste un contestataire comme Saladin, le sultan turc!

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo