GIOVANNI LOMPIEKA alias GIOVANNI LAS LMK – Cette liberté qui danse au fil des vers

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

GIOVANNI LOMPIEKA alias GIOVANNI LAS LMK – Cette liberté qui danse au fil des vers

GIOVANNI LAS LMK se définit comme une rivière devenue fleuve. Le recueil de poésie Mes jours sont comme vos jours, publié aux éditions de la Fleuvitude, est le livre qui l’a révélé au lectorat du monde de l’écriture, plus précisément au monde de la poésie. Il vit à Brazzaville le « sicilien… de la plume ! »

Giovanni Las LMK, qui est-ce qui se cache derrière ce qui semble comme un acronyme Ce n’est rien de plus qu’un nom. Il y a Giovanni qu’est un de mes deux prénoms, LAS un sobriquet que j’ai hérité de mes collègues du lycée qui -certainement- voyaient en moi l’altruisme d’un AS, ça fait office d’une identité aujourd’hui pour moi ; et j’ai, pour des raisons qui sont miennes, tiré de mon nom les trois consonnes L-M-K pour en faire une marque personnelle. C’est ce qui constitue l’assemblage Giovanni Las LMK.

Vous êtes né à Impfondo sur les bords de l’Oubangui puis vous avez navigué sur le fleuve Congo pour rejoindre Brazzaville. Cette influence aquatique a-t-elle de l’influence sur votre plume de poète ?

« J’étais rivière, aujourd’hui fleuve. » Je le dis dans un poème. Ceci est un vers mais pas qu’une poésie, c’est aussi un état d’esprit, c’est aussi une lutte, un combat, une quête perpétuelle ayant pour but la perfection car croyez-moi, partir des mamelles d’une rivière pour se jeter dans le ventre d’un Congo puissant, vibrant, vivant, est plus qu’un exploit. Et en tant que fils des eaux, pour répondre à votre question, le fleuve en moi bout d’une influence majeure qu’à chaque fois que je me mets au service d’un texte je flirte avec les profondeurs. Et la profondeur pour moi, dans un texte, c’est le critère que l’on ne peut séparer de l’acte d’écrire.

Vous êtes considéré comme un sicilien de la plume. Qu’est-ce que cela signifie-t-il ?

Je ne puis avoir la vraie signification de ce qualificatif. Je pense qu’Aimé Eyengué qui est mon éditeur, me l’a attribué en tenant compte de l’origine italienne que porte le prénom Giovanni. Au cas contraire, c’est à lui que revient le dernier mot.

Mes jours sont comme vos jours, tel est le titre de votre premier recueil de poèmes publié par les éditions de la Fleuvitude. Pourquoi le choix d’un tel titre ?

Au départ ce recueil de poèmes avait pour titre Mes jours de pénitence qui d’ailleurs reste un poème dans ce bouquin. Et après avoir discuté avec l’éditeur, puisqu’il était question d’adhérer à la politique de la maison d’édition ; et un titre devrait être la clé du contenu, il devrait être choisi pour accrocher le lecteur et non le repousser encore moins l’effrayer. Sur ce, j’en suis arrivé à le changer en Mes jours sont comme vos jours parce qu’en fin de compte, je suis convaincu qu’on a tous des jours en partage. Sinon, qu’est-ce qu’un jour si ce n’est qu’un soleil qui se lève à l’est et se couche à l’ouest – même si l’on sait qu’il est et demeure statique -, ce soleil qui nous frappe de la nuque au front, de la tête aux pieds. Mes jours sont comme vos jours est un chant rempli un peu de tout où le mot « jours » qui se répète paraît telle une métaphore, que chacun pourrait s’amuser à la remplacer par vie, mort, etc. : on a tous une vie, une vie qui débute d’une naissance et s’achève d’une mort ; pareil pour la mort, on en a une seule, une seule où chacun passe son trépas.

Pierre Ntsemou dit qu’avec cet ouvrage, vous signez une entrée fulgurante dans l’arène des maitres de la parole ; un commentaire à ce sujet ?

Le doyen Pierre Ntsemou, le Saint Pierre des mots, ne le dit pas pour rien, il a lu mon œuvre, l’a préfacée, alors il sait de quoi il parle après avoir visité ma poésie. J’ai entièrement confiance en lui.

Êtes-vous d’accord avec lui lorsqu’il affirme que votre parole rachète l’homme des égarements, sur le chemin de son destin ?

Ce n’est pas une flatterie au regard de ce qui est dit dans Mes jours sont comme vos jours. Il est un texte qu’évoque une histoire qui a attrait à la force du destin. Croyez-moi, je crois au destin qu’est un futur fauché dont chacun se doit de dépanner pour garantir son présent ou celui d’un tiers sans déroger aux règles de la nature qui, me semble-t-il, sont sans appel.

Votre poésie est semblable à une maison lyrique où l’on se plait de voir les mots rangés : ils sont charmants au salon, dans certains coins (…) Comment cela ?

C’est un regard critique, vous le saviez autant que moi. Que dire sinon ? Je ne suis qu’écrivain, et comme tout autre écrivain je me plais à écrire, je me laisse fondre dans ce travail qu’est l’art du langage, d’accoucher les mots, de les sublimer, de les disposer, de les embellir, les réveiller parfois, leur infliger d’autres exigences et d’autres souffles ; et dans cette quête on laisse filer – forcement – en filigrane ce que l’œil de l’auteur n’aurait peut-être pas vu ou pu remarquer, c’est à ce moment-là qu’intervient le critique, et je crois que c’est ce qu’a fait Pierre Ntsémou.

Vous alternez tantôt entre la rigueur des anciens classiques, tantôt avec la liberté d’écriture poétique. Comment expliquer cet aller-retour entre différents styles et âges ?

La lecture influence l’écriture. Et c’est vrai, mes lectures ont influencé ma poésie. A mes débuts, je n’écrivais que des sonnets, cela se justifiait par un fait, primo j’ai embrassé la poésie pour une première à sa joue classique avant de goûter à ses lèvres contemporaines. Et cela fait objet d’un mixage de style en moi.

Alain Mabankou se reconnaissant héritier de Tchicaya U’Tamsi affirme dans Le monde est mon langage ce qui suit : « Tchicaya U’Tamsi est en moi parce que (…) je me nourris de la cendre et du pain (…) et parce que j’ai toujours entendu crépiter le feu de brousse qui m’a incité à écrire (…). Et vous de quel poète vous sentez-vous héritier et pourquoi ?

Je ne sais plus par qui commencer. Quand je pense à un poète, c’est des noms qui défilent dans ma tête. Qu’à cela ne tienne, je vous dis ce que je pense de moi, à chaque fois que je traine Rimbaud avec moi, c’est Baudelaire qui me vole un voire deux pas à mi-parcours ; à chaque fois que j’avale Césaire, c’est des hoquets U’tamsiens qui m’arrachent le rythme en plein thorax et des rots Laboutansiens qui me secouent les boyaux. Ceci dit, il est un fait, j’aime la rigueur et la beauté classiques qu’autant j’adore l’audace contemporaine, toute cette liberté qui danse au fil des vers, mais quelle salve !

Êtes-vous d’avis que l’originalité d’une œuvre n’est rendue possible qu’au regard de ce qui a déjà été fait ?

D’une part oui, parce qu’il faut qu’on se le dise, tout a déjà été dit sous le soleil, et, ça on ne peut le contester ! Mais ce qu’il nous reste juste à faire est de dire les choses autrement. Et d’autre part je ne saurais être d’avis, puisqu’il y a aussi de nos jours nombre d’écrivains qui se démarquent au travers des œuvres plus créatives avec une ou deux touches nouvelles, et qui font montre d’une imagination sans précédent. C’est cela même ce qu’on appelle par pure originalité.

Peut-on être un bon auteur sans être un lecteur assidu ?

Je me suis toujours dit : qu’on ne devient pas écrivain en lisant qu’un seul livre, aussi, qu’il n’y a pas d’écriture sans lecture. Et je crois en cela. Cependant, il y a des auteurs pour ne pas dire des bons auteurs – puisque je me méfie de les classer -, qu’en étant des simples lecteurs sans être aguerris ou assidus tel que vous le dites qui font des prouesses et se distinguent tout autant que ceux-là qui sont réputés être des rats de bibliothèques. Mais il est impérieux de dire tout de même quecla lecture soigne l’écriture, et pas n’importe quelle lecture, elle se doit être sérieuse et rigoureuse.

Selon Antoine Houlou-Garcia, poète français, les premiers poètes congolais ont écrit une poésie orientée politiquement et idéologiquement comme on peut le voir dans les différentes postures de la négritude prises par Martial Sinda et Tchicaya U’Tamsi ; qu’en pensez-vous ?

C’est très clair. C’est au bout du petit matin que l’homme libère sa plus longue pisse, et nos premiers poètes étaient au lever de ce noble combat qu’on a en commun, et ils avaient pour contrainte d’aplanir le chemin que la multitude devrait emprunter, chose qui n’a du tout été facile mais qu’ils ont fait. Ils avaient à la fois l’arme et le champ de bataille, ils avaient des fusils et des cibles qui défilaient au vu et au su du monde, alors pour eux il ne fallait surtout pas louper cette expérience, cette lutte, tirer à bout portant, au jeté ou au jugé ; il fallait de la politique pour battre la politique, des idéologies pour vaincre d’autres idéologies, même si jusqu’alors l’homme demeure ce qu’il est malgré tout. Et fort heureusement pour eux qu’à cette époque la poésie était entendue et écoutée, de nos jours que dire, sinon des triples hélas…

Peut-on aujourd’hui affirmer, sans être contredit, que celle d’aujourd’hui est aussi orientée dans un sens donné ?

C’est à deux gouttes près d’une ressemblance à l’ancienne, mais ce qu’il nous manque c’est des actes, le pragmatisme, le sérieux tant dans l’art qu’avec nous-mêmes… on surfe tellement sur l’indicible qu’on s’écarte parfois du but principal en restant figé trop au sujet.

Et la vôtre, quelle orientation lui donnez-vous ?

On ne change pas l’équipe qui gagne dirait-on… d’ailleurs, j’ai commencé à écrire après être tamponné par des dissidences ubuesques de cette ère en panne sèche de bon sens.

En 2020, vous avez publié un texte dans l’anthologie multilingue initiée par Liss Kihindou et Frédéric Ganga aux éditions l’Harmattan. Comment cela s’est-il passé ?

Rectificatif. Il est nécessaire de rappeler que dans cette œuvre j’en compte trois pas qu’un seul. Quant à « comment cela s’est-il passé ? », je pense que comme toute chose il y a eu un début, et pour ce cas-ci, cela remonte de la Fleuvitude, c’est là que je fais connaissance de Liss, cette ancienne dans l’art, en 2018 puis le reste s’en est suivi et tout a coulé comme le fleuve.

Pourquoi avoir opté pour une traduction de votre texte en lingala alors qu’il existe plusieurs autres langues locales ?

Parmi ces trois textes, deux sont en Lingala et un en Français. Les poèmes inspirés sinon écrits en Lingala je les ai moi-même traduits en Français ensuite, celui écrit en Français a été traduit en Kikongo/Lari par Liss. En ce qui concerne le choix du Lingala alors qu’il en existe tant d’autres au Congo, c’est juste parce que j’ai vécu sous deux langues, le Lingala obligé et le Français exigé. D’où il est pour moi si facile d’écrire en Lingala et en Français qu’en une autre langue.

Ensuite vous vous êtes associés au collectif des écrivains africains contre les violences en Afrique du Sud dans l’anthologie Des plumes contre les violences en Afrique du Sud. Qu’est ce qui a justifié cette publication ?

De mon point de vue, j’ai été beaucoup touché par ces exactions du racisme, et lorsque l’on m’a proposé de faire partie du collectif pour les violences en Afrique du sud, j’ai sans idée de manœuvre, opté à l’adhésion pour pouvoir me faire entendre à ce sujet.

Avez-vous un mot à dire contre cette xénophobie pathétique ?

Tout d’abord, il sied de noter que la xénophobie est mère de tous les maux, et les hommes devraient avoir honte d’eux-mêmes en la pratiquant puisqu’il n’y a rien de pire que de classer les races. C’est triste que l’on ne tire pas leçon du passé. Si le monde d’avant avait failli, c’était pour nous indiquer en quelque sorte le chemin à prendre et lequel ne pas emprunter, mais hélas. Nous avions touché le fond de la marmite d’un siècle où l’homme se plaît à cuire la raison en pesant les races, à calculer les circonférences territoriales en multipliant par zéro l’amour envers lui-même et envers son prochain. Vivre le sort que les sud-africains ont infligé à leur prochain me laissait sans mot dire ; et quand il manque des mots pour dire, il ne peut en manquer pour écrire.

Avez-vous des projets en cours ?

Des projets ? Il y en a assez même que je ne sais plus combien il y en a vraiment dans ma gibecière. Mais très prochainement je pourrai rebondir sur un deuxième recueil de poèmes et une pièce de théâtre en attendant que mon roman prenne de la chair. J’attends vivement la voix d’un éditeur.

 

Propos recueillis par Fred Mouanda Kibiti