SUZANNE KEMENANG – Un métier qui m’a choisie

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

SUZANNE KEMENANG – Un métier qui m’a choisie

0riginaire du Cameroun, Suzanne Kemenang est éditrice. Elle a obtenu une licence en lettres bilingues (français et anglais) dans mon pays d’origine, à l’université de Buéa, un certificat anglais-français en langue et techniques de localisation et un DESS en édition, respectivement à l’Université Concordia, à Montréal et à l’Université de Sherbrooke, sur le campus de Longueuil, une ville située sur la rive sud de Montréal.

Depuis combien de temps vivez-vous au Canada? Aviez-vous toujours été éditrice?

Je vis au Canada depuis 2007. J’ai d’abord passé neuf ans à Montréal, au Québec avant de m’installer en Ontario en 2016. Je vis dans la région de Durham, à l’est de Toronto. Avant de créer ma maison d’édition, j’ai travaillé dans différents organismes au Québec et en Ontario. Je suis quelqu’un de polyvalent et mes expériences professionnelles m’ont toujours permis de faire ressortir mes différentes casquettes aussi bien dans l’administration, la gestion de projets ou encore les communications.

Et si vous nous racontiez la genèse des Éditions Terre d’Accueil : quel beau nom!

Merci ! Les Éditions Terre d’Accueil voient le jour en septembre 2018. C’est la réponse à un rêve dont moi-même je n’avais pas conscience, d’ailleurs je dis toujours que c’est un métier qui m’a choisie. Pour faire court, c’est un ami, Cirille Nyeck, qui me suggère de créer une maison d’édition afin de me joindre à un projet qu’il souhaitait mettre sur pied, à savoir une firme qui regrouperait des expertises francophones sous un seul parapluie. Lorsqu’on a été formaté pour être salarié, on ne se voit pas forcément de l’autre côté. Je me prends au jeu, j’accepte le défi, d’autant plus que je viens d’arriver en Ontario où je me sens bien tout de suite !

Une maison d’édition à votre image…

Je voulais créer une maison d’édition à l’image de mon parcours. Étant moi-même immigrante, dotée de talents et forte d’expériences professionnelles pas toujours valorisées, j’ai bien entendu pensé à toutes ces personnes compétentes, venues d’ailleurs, et qui avaient tant à offrir à leur nouveau chez eux. Les Éditions Terre d’Accueil sont donc nées comme ça, avec pour mission « de souligner la contribution de l’immigrant au développement de sa société d’accueil ».

Quelle est la ligne éditoriale des Éditions Terre d’accueil?

La maison d’édition privilégie la publication d’auteurs issus de l’immigration ou celle des ouvrages qui traitent d’immigration. Pour ce faire, nous avons choisi de ne pas faire de fiction, afin de donner la possibilité aux immigrants de s’exprimer sur des questions qui les concernent ou pour lesquels ils ont des compétences. On sait très bien que les personnes issues de l’immigration viennent dans leur pays d’accueil avec un bagage intellectuel, économique ou académique conséquent. Les genres littéraires retenus sont la biographie, les livres pratiques, le développement personnel, les beaux livres, la spiritualité et la croissance personnelle.

Un volet de nos activités consiste aussi en de l’accompagnement et la gestion de projets éditoriaux avec les projets spéciaux. Ce sont des services payants, clés en main, qui permettent aux entreprises ou aux particuliers de réaliser des projets sur-mesure et qui ne font pas nécessairement partie de notre ligne éditoriale. À ce jour, nous en avons déjà réalisé deux avec des organismes franco-ontariens.

Quels sont les défis qui ont été les vôtres dans la création de cette belle œuvre?

J’ai le privilège d’être très bien entourée et ce, depuis le début de cette belle aventure par des mentors et des conseillers extraordinaires dans le milieu, sur qui je peux compter en tout temps. Ma formation au programme en édition et un réseau existant m’a permis de relayer l’information et ça continue. Cela demande d’investir en temps, en énergie, de participer à des sessions de réseautage, des salons de livres, des événements littéraires, etc. afin de construire son propre réseau. C’est un travail de longue haleine, mais qui en vaut la peine et surtout qui porte du fruit, en son temps.

Malgré tout, une fois la structure créée, le principal défi demeure l’accès au financement. Les subventions gouvernementales ne sont pas disponibles pendant les deux premières années d’activité, c’est en ce sens que nos projets spéciaux viennent combler ce manque et nous permettre de financer nos activités et de nouveaux projets. Nous devons construire notre identité, publier des auteurs, assurer une présence sur la scène littéraire francophone à l’échelle provinciale, nationale et mondiale. Je crois qu’avec le temps et grâce à des plateformes comme la vôtre, nous y arriverons, donc merci de contribuer à cela !

Quand on parle de l’immigration en Ontario, à quoi pensez-vous exactement?

L’immigration francophone ? Pour moi cela renvoie à des opportunités. Je trouve qu’être immigrant francophone en Ontario, peu importe notre pays, province ou région d’origine, offre de nombreux avantages. Ce qui pour beaucoup constitue une faiblesse, la langue, pourrait et devrait à mon avis se transformer en force et il est important de capitaliser là-dessus : j’en suis la preuve vivante !

Et les Éditions Terre d’accueil viennent de sortir leur premier ouvrage dont le titre est : Les Visages de la francophonie – Région de Durham. Que ressentez-vous par rapport à ce premier livre?

Beaucoup de fierté évidemment ! C’est notre premier ouvrage et il représente l’essence même de la maison d’édition et démontre comme le dit notre devise, qu’on vient tous de quelque part. Avec le livre, nous avons voulu mettre à l’honneur ces figures de l’immigration, venues d’ailleurs, et qui ont bâti la communauté francophone dans la région de Durham.

La région de Durham a donc plusieurs visages qui se répondent l’un à l’autre ?

En parlant des visages, nous voulions mettre l’accent sur les personnes. Comme dit souvent l’expression Mettre un nom sur un visage, nous voulions mettre des visages sur des bâtiments, des luttes, des succès, des écoles, etc. Le fait est que lorsque je suis arrivée dans la région de Durham il y a 3 ans, je n’avais pas conscience de cette francophonie-là. Au travers des organismes communautaires et des écoles, j’ai voulu en savoir plus et c’est comme ça que l’idée du livre m’est venu.

Combien de personnes ont participé à la rédaction de ce livre et quel cheminement aviez-vous suivi pour réunir tant de personnes?

J’ai eu le plaisir de rédiger le livre. Je suis partie d’un questionnaire et j’ai mené des entrevues afin de recueillir les témoignages des participants, qui sont au nombre de vingt au total. Je me suis appuyée sur les membres de la communauté qui m’ont fourni une première liste de personnes ; cette liste a été bonifiée au fur et à mesure que le projet avançait. Ce que je recherchais avant tout c’était des personnes dont les actions, les accomplissements ou encore les implications avaient concrètement contribué à la mise en place de projets ou à l’avancement des dossiers francophones dans la région de Durham.

Grâce à tous ces témoignages, nous avons réussi à reconstituer l’histoire de la communauté francophone de la région de Durham, une première ! Il s’agit de soixante-dix ans de présence francophone réunies dans un seul livre. Nous avons fait appel à Me François Boileau, ancien commissaire aux services en français de l’Ontario, pour rédiger la préface. Me Boileau a travaillé avec la plupart de ces visages entre autres, dans le dossier de désignation de la région de Durham. Autant dire que le choix était évident parce qu’il incarnait bien les luttes et les combats francophones, mais aussi les victoires et les succès de la grande communauté francophone de la région de Durham.

Peut-on penser que cet ouvrage est un fort témoignage du Canada multiculturel que l’identité et l’héritage du pays sont une harmonie entre canadiens venus de loin et ceux d’ici?

Absolument! Et il démontre surtout comment les visages de l’immigration ont évolué au fil des années. Il y a soixante-dix ans, les francophones de la région de Durham venaient du Québec, du Nord de l’Ontario, du Nouveau-Brunswick et maintenant ils viennent d’Afrique pour la plupart.

Vivre la compassion et la diversité au Canada est donc possible malgré le racisme?

C’est possible si chacun fait sa part sans toujours attendre que l’autre fasse le premier pas. Il y a un effort de s’éduquer les uns et les autres et cette éducation n’est possible que s’il y a une ouverture à l’autre et une volonté de l’accepter et de l’accueillir avec ses différences.

Un souhait, un conseil pour ceux qui veulent se tracer un chemin dans le monde de l’édition?

Certes, il n’y a pas mieux que l’expérience du terrain, mais je dirai de se former, de se familiariser avec le milieu, de côtoyer aussi les intervenants dans le domaine. Le métier d’éditeur demande beaucoup de passion, il faut être capable d’avoir de l’empathie, il faut être unique dans son approche, se trouver une niche et être curieux de tout !

Qui peut publier aux Éditions Terre d’accueil et quelles sont les directives à suivre si on veut soumettre un manuscrit?

Nous privilégions les auteurs issus de l’immigration ou des ouvrages qui abordent des questions liées à l’immigration. Les informations pour soumettre un manuscrit se trouvent sur notre site web, dont je vous partage le lien : http://www.terre-daccueil.com/manuscrits/

 Avec la pandémie qui s’incruste dans la vie des citoyens comment réagissent Les Éditions Terre d’accueil pour maintenir leurs activités?

Grâce aux projets spéciaux, nous avons été en mesure de continuer à travailler pendant la pandémie. Nous avons notamment assuré la gestion de projet pour le premier ouvrage d’un organisme franco-ontarien, un guide à l’intention des enseignants immigrants. Le lancement a eu lieu au mois d’octobre dernier.

La rédaction du livre Les visages de la francophonie -Région de Durham a aussi pris forme pendant cette période. Les entrevues, entamées au mois de février ont continué par téléphone.

Afin d’être certains d’offrir un accompagnement adéquat à nos auteurs, nous avons décidé de retarder la sortie de quelques titres au printemps prochain afin de nous ajuster à la nouvelle réalité.

Finalement, nous avons bénéficié de différents programmes d’accompagnement mis sur pied pour la relance économique. L’un d’eux, le Programme de réactivation économique financé par le gouvernement du Canada et offert conjointement par la Société économique de l’Ontario (SÉO) et le Conseil de la coopération de l’Ontario (CCO), permet aux entreprises de trouver des solutions pour faire face aux défis et sortir de l’isolement qui est un aspect non négligeable pour traverser cette crise qui a affecté le moral de beaucoup.

Participez-vous à des salons de livres?

Oui, l’année dernière, nous avons participé à notre premier salon du livre à Toronto. En début mars, avant le confinement, nous étions au salon du livre francophone de Niagara organisé par l’organisme Sofifran.

Des projets?

Oui bien entendu. De nouveaux titres et surtout de nouveaux auteurs, j’ai bien hâte de vous les faire découvrir dans les prochains mois.

 Un mot de la fin?

Aimez ce que vous faites et faites-le avec passion.

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo