ALBERTINE TSHIBILONDI NGOYI-tout un art d’initiation à la culture de la rencontre

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

ALBERTINE TSHIBILONDI NGOYI-tout un art d’initiation à la culture de la rencontre

Le livre « Ensemble, construire l’interculturel. Perspectives africaines » est disponible en librairie, également en numérique et a été publié à l’occasion des 10 ans du Centre d’Études Africaines et de Recherches Interculturelles (CEAF&RI) que dirige la Professeure Albertine Tshibilondi Ngoyi. C’est un collectif.

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs/lectrices ?

Je suis née à Kananga au Kasaï, en République démocratique du Congo. J’ai passé mon enfance, l’école primaire et deux ans du secondaire, dans cette ville, au sein d’une fratrie de neuf enfants, dont sept filles et deux garçons, sans compter les membres de la famille élargie. Mes parents tenaient beaucoup à notre scolarité, filles et garçons, sans discrimination. Ils étaient convaincus que l’éducation est le seul héritage à nous léguer pour notre autonomie dans la vie. Ce retour sur mon enfance est une occasion de leur rendre hommage.

Vous êtes diplômée d’État et captivée par les questions qui concernent la femme…

Diplômée d’État des humanités pédagogiques au lycée Tusadile, à Mikalayi, j’ai un graduat et une licence (master) en philosophie et Religions africaines de la Faculté de Théologie Catholique de Kinshasa (Université Catholique du Congo, UCC) en 1985. Je suis docteure en philosophie de l’Université Catholique de Louvain (UCL), Louvain-La-Neuve en 1992, avec une thèse en philosophie du langage et sémiotique, qui a été publiée : « Paradigme de l’interprétation sémiotique. Esquisse de l’interprétant dans la sémio-pragmatique de C.S. Peirce », Kinshasa / Munich, Presses Universitaires Africaines, 1997. Licenciée en sciences sociales, option coopération au développement en 1994 à l’ULB, et plus tard en 2004, docteure en sciences sociales de l’ULB, avec une thèse sur les « Enjeux de l’éducation de la femme en Afrique. Cas des femmes congolaises du Kasaï », publiée chez L’Harmattan en 2005.

Professeure des universités et éditrice ?

Professeure des universités en philosophie et en sciences sociales, à l’université catholique du Congo (UCC) à Kinshasa (1995-1996). Maître de conférences et professeure permanente à l’Université Catholique d’Afrique centrale (UCAC) à Yaoundé, Cameroun de 1996-2003. Professeure associée à l’Université Libre de Bruxelles (au CECID) et régulière à l’Institut International Lumen Vitae, à Namur depuis 1996. Fondatrice en 2006 du Centre d’Études Africaines et de Recherches Interculturelles (CEAF&RI), secrétaire générale du CEAF&RI. Éditrice du site : www.ceafri.net sur les études africaines féminines et interculturelles.

« Ensemble, construire l’interculturel. Perspectives africaines » est un livre que vous avez dirigé en collaboration avec des étudiants et autres chercheurs, dans quel but ?

Le but de cet ouvrage, comme l’indique son sous-titre, c’est de faire connaître des approches et des sagesses issues du contexte de l’Afrique, approches et sagesses souvent ignorées ou méconnues dans ce monde globalisé où règne la pensée unique dite globale ou universelle. Ce livre rassemble les contributions du colloque international organisé à l’occasion des 10 ans du Centre d’Études Africaines et de Recherches Interculturelles (CEAF&RI). Fondé en 2006, le CEAF&RI a pour mission de contribuer à la recherche et au débat sur les relations interculturelles et de promouvoir une recherche-action interdisciplinaire sur les cultures, l’interculturalité, le genre et le développement en Afrique et dans la diaspora. CEAF&Ri relève le défi du numérique par sa page Facebook ceaf&ri, et son site : www.ceafri.net sur les études africaines féminines et interculturelles.

La solennité de l’événement et le thème choisi exigeaient un apport interdisciplinaire des chercheurs/chercheuses confirmés dans les différentes disciplines (philosophes, linguistes, sociologues, anthropologues, historiens des religions, théologiens, biblistes…), ainsi que la participation de nos étudiant.e.s et des représentant.e.s de la société civile, car ils ont une expérience de terrain très enrichissante. CEAF&RI a tissé un vaste réseau aux niveaux de la recherche scientifique et de la société civile.

Quels sont les sujets abordés ?

Les différentes contributions tentent d’éclairer quelques facettes de cette thématique si complexe. Je dresse le bilan d’une décennie de recherche-action au sein Centre d’Études Africaines & de Recherches Interculturelles (CEAF&RI). Je montre comment le Centre s’appuie sur l’approche interculturelle dans le domaine de la recherche, l’éducation, la formation et les actions de sensibilisation au niveau local, régional, national et international. Pour Thérèse Samaké, la promotion des langues nationales est un paramètre incontournable de l’interculturalité. Dans l’Afrique de l’oralité, l’interculturel a une dimension poétique et esthétique dont rend compte Jean Kabuta dans le Kasàlà. Cet art ancestral de célébration de soi et de l’autre est une école de l’émerveillement et une pratique rituelle de la joie, aujourd’hui enseignée dans le monde. Mais, comment vivre l’interculturel lorsqu’on n’est pas chez soi, lorsqu’on est « étranger » ? Gaston Gabriel Tata propose de « résister au regard de l’autre… », et nous partage sa conviction : « rien ne changera si nous ne changeons pas notre imaginaire sur l’autre ». Il montre les universaux de l’humanité et tente d’identifier « les lieux privilégiés » pour construire une communauté responsable, accueillante et hospitalière. D’où l’importance d’une rencontre fondée sur l’altérité. Pierre Diarra évoque le paradoxe de l’exclusion religieuse et de l’ouverture culturelle à partir de la confrontation entre l’Afrique et l’Occident, entre les religions africaines dites religions des ancêtres et le christianisme. Etienne Chomé propose de construire la cohésion sociale et le dialogue par les méthodes non-violentes. Dans une perspective qui allie l’Afrique et la Bible, l’anthropologie culturelle et la théologie biblique, Paulin Poucouta nous propose de réentendre la sagesse africaine et la spiritualité biblique nous redire l’importance de l’écoute comme premier moment d’une rencontre interculturelle et d’une théologie du dialogue. Il présente également une figure emblématique du dialogue, Alioune Diop, fondateur de la maison d’édition Présence africaine. Mais l’interculturel est un chemin d’apprentissage, fruit d’un continuel travail soutenu et solidaire entre les femmes et les hommes. C’est que je montre en examinant les avancées et les reculs de l’égalité de genre en contexte interculturel. Enfin, Alphonsine Nyélénga Bouya présente une synthèse des témoignages sur « genre et mouvements féminins », développés ensuite par Madeleine Bikeli (Congo), Aboudoulaye Gabatche (Tchad) et Audace Nduwimana, Valérie Nijimbere et alii (Burundi), tous étudiant.e.s de l’Institut International Lumen Vitae.

L’éducation à l’interculturalité pour le vivre ensemble est un combat que la société d’Afrique doit mener ?

L’éducation à l’interculturalité est l’un des combats, et non le moindre, que la société d’Afrique doit mener à cause de l’histoire particulière du continent et des crises récurrentes (conflits, guerres, déplacement des populations, violences et viols, notamment des filles et des femmes, etc.). Cette crise multiforme touche profondément l’individu, l’Homo africanus et déstructure nos sociétés. Dans ce contexte où règnent l’anonymat, le repli identitaire, la dissolution des liens sociaux, la rencontre et l’acceptation de l’autre dans sa différence est loin d’être une attitude spontanée. Le vécu interculturel suppose donc un entraînement, un apprentissage, tout un art d’initiation à la culture de la rencontre, à la qualité de relation à l’autre et à sa culture fondées sur les valeurs humanistes du bumuntu (Ubuntu). Cette vision ouvre la voie de la confiance mutuelle indispensable pour bien vivre ensemble dans nos sociétés interculturelles.

Vous avez dit dans votre contribution : » Pour beaucoup de femmes, c’est la conquête de leur autonomie », parlant de la migration des femmes d’Afrique en Europe. La femme africaine n’a jamais été une femme autonome ?

La femme africaine a toujours été autonome. Elle a montré son autonomie par sa créativité et son inventivité à travers les âges, même si l’histoire l’a occultée. En examinant la question de de la migration africaine, je constate que ce qui n’était au début qu’un regroupement familial dans le cadre d’un séjour d’études du mari est devenu progressivement une installation. Dans le cadre de la féminisation de la migration africaine, pour des causes diverses, je montre comment ces femmes acquièrent une certaine autonomie financière qui leur permet de faire vivre leur famille d’ici et aussi de là-bas. Ces femmes, mariées ou célibataires, avec ou sans enfants, deviennent « cheffes de famille » par leurs revenus. Elles sont le principal fournisseur de l’économie familiale ici et là-bas.

Le combat pour les droits de la femme : une lutte sans fin ?

Un combat de longue haleine. Il y a certes des avancées, mais aussi des reculs. Il nous faut sauvegarder des acquis des droits fondamentaux des femmes, fruit d’un combat des pionnières, des féministes d’Afrique et du monde. Mais les discriminations demeurent encore par manque d’application de la loi sur la parité inscrite dans la plupart de nos Constitutions. Il existe également plusieurs instruments juridiques pour l’égalité des droits, c’est souvent leur application qui fait défaut. Je pense ici à la charte africaine des droits de l’homme relatifs aux droits des femmes connue sous le nom du Protocole de Maputo de l’Union Africaine. C’est aussi le cas de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et d’autres résolutions de l’ONU. La lutte continue tant que les femmes seront discriminées et victimes des viols et des violences.

Peut-on affirmer que le changement et l’évolution des rapports de genre constituent la fragilisation de la famille et partant de là de celle de la femme ?

Non, c’est bien le contraire. Les nouveaux rapports visent à rétablir l’équilibre dans la répartition équitable des tâches et des rôles dans la famille et dans la société, et non à renverser les rôles. Un proverbe oriental le résume fort bien : « La société humaine est comparable à un oiseau, avec ses deux ailes : l’une masculine et l’autre féminine. Il ne peut voler que si les deux ailes sont développées de manière égale ». Ces nouveaux rapports bousculent les habitudes culturelles. Ils provoquent à un nouveau regard sur la femme, à une conversion ou un changement des mentalités et des représentations pour des rapports harmonieux, respectueux de l’altérité, au sein de la famille et dans la société. D’où l’importance de la formation, de l’éducation interculturelle qui permet à l’homme et à la femme de vivre réellement un partenariat fondé sur le dialogue afin d’affronter les difficultés inhérentes à tout changement.

Comment expliquer l’invisibilité de la femme quand tout ce qu’elle fait est visible comme s’occuper de la famille, être pilote, porter ses enfants, épouse ou célibataire ?

C’est bien là le paradoxe, « la femme compte mais n’est pas comptée ». La femme n’est pas que reproductrice, épouse, mère, éducatrice et s’occupant de sa famille. Elle a toujours joué et joue un rôle important dans la sphère de la production qu’on ne l’admet généralement dans les statistiques officielles. L’approche genre du phénomène migratoire permet de déceler la transformation du profil de l’Africaine, « actrice », « productive » et son apport au développement de son pays d’accueil et de son pays d’origine. Alors de l’invisibilité à la visibilité ? Telle est la question que pose cette étude.

Votre question me fait aussi penser au Dictionnaire universel des créatrices en 3 tomes, publié aux éditions Des Femmes Antoinette Fouque, Paris, 2013. Ce Dictionnaire, dirigé par Béatrice Didier, Antoinette Fouque, et Mireille Calle-Gruber, a pour objectif de rendre visible les femmes du monde, créatrices dans différents domaines, mais oubliées et invisibilisées par l’histoire écrite jusque-là au masculin. C’est dire que l’injustice est aussi épistémologique. On trouvera dans ce Dictionnaire, l’article de Pénélope Natacha Mavoungou, « Tshibilondi Ngoyi, Albertine. Philosophe congolaise », Tome 3, p. 4393, présentation sur ce lien : http://www.ceafri.net/site/spip.php?article313. Également N. Loubove, « Tsibinda, Marie Léontine. Poétesse et nouvelliste congolaise, Tome 3, p. 4394. « Créer, c’est résister », tel est également l’un des objectifs du site : www.ceafri.net destiné aux études africaines féminines et interculturelles.

Vie associative, vie féconde ?

Vie féconde, oui, à condition de demeurer collaborative, non compétitive et indépendante de toute instrumentalisation.

Contact : centreceaf@yahoo.fr, www.cefri.net, Facebook ceaf&ri.

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda Bilombo