Billie Holiday, une affaire d’État

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

Billie Holiday, une affaire d’État

Billie Holiday, une affaire d’État,

de Lee Daniels

Qui raconte Billie ?

En sortie le 2 juin 2021 dans les salles françaises, The United States vs. Billie Holiday (les États-Unis contre Billie Holiday) rebaptisé pour sa distribution en France Billie Holiday, une affaire d’État

The United States vs. Billie Holiday est le procès gagné par la chanteuse en 1949, deuxième et dernier procès intenté pour possession de drogue alors que depuis son enregistrement de la chanson Strange Fruit en 1939, le FBI n’a de cesse de la faire taire – une chanson qui dénonce les horreurs du lynchage, où le fruit étrange est un corps sans vie, pendu, dont la métaphore en dénonce le nombre incalculable dans ces États où la vie des Noirs ne compte pas. Une chanson que Billie Holiday refusera de ne pas chanter : elle fera inscrire dans ses contrats qu’on ne peut la lui interdire. Elle capitulera parfois, pliant sous la pression, pour se relever ensuite, un combat contre le fléau du racisme que le film de Lee Daniels (Precious, Empire) présente comme la cause de sa déchéance et le cœur de sa fulgurance.

Deux ans plus tôt, Billie Holiday est condamnée à un an de prison alors que son avocat n’est pas présent au procès et dix ans plus tard, en 1959, le même FBI envoie des policiers la menotter à son lit d’hôpital où elle décède sans bénéficier des soins nécessaires à son addiction. Qui en veut donc tant à Billie Holiday ? Nul autre que Harry Anslinger, à la tête du Federal Bureau of Narcotics de 1930 à 1962, raciste notoire qui prend le jazz comme bouc émissaire et crée une division noire spécifiquement conçue pour infiltrer le milieu. A sa tête, le beau Jimmy Fletcher usera de ses charmes pour faire tomber Billie, traquenard que le scénario signé Suzan-Lori Parks (Girl 6, Their Eyes Were Watching God), transforme en idylle romantique, seule histoire d’amour non-violente qu’aurait connue Billie. C’est aussi la seule relation du film qui repose sur peu de faits alors que la documentation sur la chanteuse ne manque pas.

Les divers biopics et documentaires sur Billie Holiday sont exemplaires de la subjectivité de toute « histoire vraie », si documentée soit-elle. On a reproché à Lady Sings the Blues, réalisé par Sidney J. Furie en 1972 et où Billie Holiday est incarnée par Diana Ross, de s’inspirer excessivement de l’autobiographie du même titre de 1956. Elle fut largement censurée par l’entourage à l’époque et les violences conjugales y sont fortement édulcorées. Ce sera encore davantage le cas dans la version filmée où Louis McKay est présent sur le tournage pour superviser son rôle de mari aimant, incarné par le beau Billy Dee Williams. Le téléfilm de 2016, captation de la comédie musicale, insistait avant tout sur la victimisation de cette enfant violée par un client de sa mère, elle-même prostituée très jeune, puis prise par l’addiction à l’héroïne. Le documentaire de 2019, Billie, réalisé par le Britannique James Erskine, s’écarte de l’autobiographie pour exploiter les heures d’entretiens enregistrés par la journaliste Linda Lipnack Kuehl et faire le portrait d’une femme que les épreuves de la vie ont rendue masochiste et poussée à l’autodestruction auprès d’hommes qui l’exploitent depuis son plus jeune âge (cf. critique n°14997).

The United States vs. Billie Holiday pose quant à lui le racisme de la société ségrégationniste et de l’État maccarthyste comme cause première de la déchéance de la star. Le personnage de Harry Anslinger, bien réel, incarne le mal de cette Amérique qui mène une bataille inégale, comme l’indique intelligemment le titre. Une bataille contre une femme dont on dira que la chanson Strange Fruit lança le mouvement des droits civiques – un poème horrifiant, une morbidité lyrique qui force l’introspection collective.

La fabrication, à contre-courant de ce qu’on pense connaître de la vie personnelle de Billie Holiday, d’une relation aimante avec Jimmy Fletcher, vient compléter ce tableau paradoxal. Jimmy incarne l’amour que la star et à travers elle, la communauté noire américaine, peuvent avoir pour ce pays indigne de confiance mais toujours attirant, pétri de contradictions. C’est aussi le fantasme d’une relation intra-raciale hétérosexuelle apaisée alors qu’ici encore, la relation avec la sulfureuse star hollywoodienne Tallulah Bankhead est chastement – bien qu’explicitement, pour une fois – évoquée, et que toute autre relation homosexuelle ou avec des hommes blancs est passée sous silence.

C’est un peu comme si chaque biopic laissait le soin au prochain d’explorer d’autres dimensions, encore insaisissables. Sans doute cela laisse-t-il à l’artiste, et aux artistes qui l’interprètent, la place centrale : Andra Day est remarquable de force et de fragilité, de vibration politique et d’anéantissement psychique. Aussi subjective que soit cette « histoire vraie », elle se nourrit de tout ce que Billie Holiday injectait dans ses fracassantes performances.

Publié le 26 MAI 2021 ANNE CRÉMIEUX