PIERRE ASTIER – La grande valeur de la littérature.

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

PIERRE ASTIER – La grande valeur de la littérature.


CHEMINS D’ÉCRITURE

L’insatiable «gourmandise» d’un agent littéraire nommé Pierre Astier

Publié le : 15/05/2021 – 08:06

 Pierre Astier, patron de l’agence Astier-Pécher Literary and Film agency. Direccteur de collection et éditeur, il a fondé en 1993 la maison d’édition Le Serpent à plumes, qui a marqué les imaginaires. © Astier-Pécher Literay and Film agency.

Par : Tirthankar Chanda

Agent littéraire est un métier encore peu connu du grand public en France. Et pourtant il joue un rôle de plus en plus essentiel dans le monde des livres, et s’est imposé comme un intermédiaire incontournable entre l’éditeur et l’auteur. C’est le métier qu’exerce avec un certain succès, depuis bientôt quinze ans, Astier-Pécher Literary and Film Agency, spécialisée dans la francophonie et la littérature-monde et sacrée meilleur agent littéraire internationale. Portrait de son fondateur, Pierre Astier, l’homme qui a révélé Alain Mabanckou et quelques autres grandes plumes des lettres africaines contemporaines.

« Je me suis rendu compte année après année à quel point la littérature est nécessaire. Les mots sont toujours subversifs. Il y a toujours quelque chose dans les romans dans les essais qui fait réfléchir, qui peut déranger et modifier notre regard. C’est la grande valeur de la littérature. » Ainsi parle Pierre Astier, personnalité incontournable du monde de l’édition française. Inlassable défenseur des littératures d’ici et d’ailleurs, l’homme a fait découvrir aux lecteurs français les littératures africaines postcoloniales, mais aussi des romans venus de Cuba ou du Japon, qui parlent, selon les mots d’Astier, à « l’homme moderne, mobile et multiculturel ».

Longtemps directeur de collection et éditeur, Pierre Astier dirige aujourd’hui l’agence Astier-Pécher Literary and Film Agency, l’une des agences littéraires les plus réputées installée au cœur de Paris. Sacrée meilleure agent littéraire internationale à la Foire du Livre de Londres il y a deux ans, cette agence représente plus de 80 auteurs dont Hervé Le Tellier, l’auteur de L’Anomalie, prix Goncourt 2020. Véritable phénomène littéraire, ce roman philosophique et « oulipien » s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires, seuil rarement atteint par un roman en France. Les qualités de dénicheur de talents de l’agent et de leur mise en valeur, n’est probablement pas étranger à ce succès.

Parmi les autres auteurs de best-sellers dans le portefeuille d’Astier-Pécher, il faut citer le Français Jean-Christophe Rufin, le Chinois Mo Yan, la Hongroise Agota Kristof, l’Algérien Yasmina Khadra ou encore le Kényan Ngugi wa Thiong’o, pour ne citer que ceux-là. Lorsqu’on lui demande s’il a une recette, Pierre Astier aime à rappeler que le métier d’agent littéraire est un métier de « marieur », qui a longtemps suscité des résistances en France.

Explication de texte par l’intéressé en personne : « Il n’y a guère de recette, mais beaucoup de travail. Nous avons surtout supporté une forme d’adversité lorsque nous nous sommes installés, dans la mesure où l’agence littéraire n’allait pas de soi il y a quinze ans. Aujourd’hui, je suis heureux de voir que plus personne n’a de doute sur l’intérêt que ce métier existe en France. L’agent littéraire est quelqu’un qui a une expérience multiple, qui connaît les rouages de l’édition. Moi, je me réjouis toujours quand j’apporte un texte et son auteur au bon éditeur, celui qui serait plus à même de bien lire l’œuvre et ensuite de bien l’éditer et enfin le vendre. Nous sommes un peu une agence matrimoniale. Quand le mariage entre l’auteur et l’éditeur se passe comme prévu, nous sommes comblés. »

Les voix des périphéries

À la fin des années 1980, Pierre Astier s’était fait connaître en créant la maison d’édition Le Serpent à plumes, qui a marqué les imaginaires. Le Serpent à plumes, c’était d’abord une revue de nouvelles, prestigieuse par ses signatures cosmopolites et originale dans sa forme : des liasses volantes de dix fois quatre pages réunies dans une pochette en plastique. Inspirée des revues américaines et anglaises, Le Serpent à plumes a été le Granta magazine du monde francophone.

En 1993, sous les auspices de la divinité pré-colombienne dont la revue tira son nom, Le Serpent à plumes s’est mué en une maison d’édition, avec pour ambition de faire entendre les voix issues des continents et des pays émergeants. Le ton était donné dès les premiers livres : La grande drive des esprits, le deuxième roman de la Guadeloupéenne Gisèle Pineau et Le songe d’une photo d’enfance, un recueil de sept nouvelles sous la plume de l’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert. Loin d’être accidentels, ces choix étaient dictés par le souci de l’éditeur de bousculer la littérature française en la fécondant par les écrivains de la « périphérie », des Antilles, de l’Afrique et de l’océan Indien.

« L’émergence hors d’Europe de littératures en langues européennes est une des données fondamentales des années quatre-vingt-dix », proclamait Pierre Astier lors du lancement de sa maison d’édition. Et d’expliquer : « C’est la suite logique du processus d’imposition de nos langues sous d’autres cieux depuis deux siècles à la faveur de la colonisation. Les langues de la vieille Europe ont voyagé, elles ont été colonisées à leur tour. Aujourd’hui, elles nous reviennent sous forme de textes littéraires. »

Au cours de sa dizaine d’années d’existence en tant que maison indépendante, avant d’être rachetée par un grand groupe en 2004, Le Serpent à plumes a développé un catalogue de près de 400 titres, comportant des auteurs internationaux prestigieux tels Timothy Findley, John Cheever, Natsume Soseki, John Coetzee, Dany Laferrière, Nuruddin Farah, ainsi que des collections d’essais, de littérature policière et une collection de poches.

Aux yeux des spécialistes du monde éditorial français, l’un des principaux exploits de l’équipe éditoriale du Serpent fut de faire découvrir une nouvelle génération d’écrivains africains francophones : le Djiboutien Abdourahman Waberi, le Congolais Alain Mabanckou, le Malgache Raharimanana, le Béninois Florent Couao-Zotti, écrivains qui sont devenus, depuis, des chefs de file d’une Afrique littéraire en pleine effervescence et renouveau. Retour sur le contexte éditorial de l’époque avec Pierre Astier : « Il y a vingt-cinq ans, il y avait L’Harmattan, il y avait Présence Africaine et quelques auteurs qu’on pouvait lire au Seuil ou chez Plon. L’édition française s’est progressivement ouverte à ces auteurs qu’on appelait alors des « auteur de la périphérie francophone », un terme qui n’a aujourd’hui aucun sens car tout l’écosystème a changé. Il est plus facile aujourd’hui quand on est un auteur venant de Port-au-Prince ou de Dakar d’espérer d’être publié à Paris ou dans une maison française. »

Une curiosité inlassable

Monté à Paris de son Annecy natale à l’adolescence, Pierre Astier mène depuis quarante ans une vie professionnelle entièrement dédiée à la découverte de nouveaux talents littéraires. La curiosité est peut-être la vertu qui caractérise le mieux sa démarche. D’où ce slogan qui orne la page d’ouverture du site internet de son agence : « A relentless curiosity for literatures from the whole world », soit « Une curiosité infatigable pour les littératures du monde entier ». Une curiosité que l’intéressé qualifie de « gourmandise ». « J’ai toujours eu beaucoup de curiosités pour les écritures autres, pour des littératures autres, confie Pierre Astier. Cette curiosité pour le monde se traduit par nos choix des œuvres que nous représentons en tant qu’agent littéraire et par les choix que j’ai faits il y a quelques années en tant qu’éditeur au Serpent à Plumes. Je suis gourmand du monde entier. »  

On l’aura compris : dans l’univers des agents littéraires, la gourmandise n’est pas un vilain défaut. Tout au contraire. L’équipe d’Astier-Pécher la cultive pour mieux dénicher les talents. Des talents qui ont pour nom Hervé Le Tellier, ou encore Blaise Ndala dont le roman Dans le ventre du Congo fait partie des arrivages récents particulièrement remarqués dans le champ de la « littérature-monde ».

Par : Tirthankar Chanda