DENIS MALANDA – Il faut faire ce que l’on sait faire

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

DENIS MALANDA – Il faut faire ce que l’on sait faire

Denis Malanda, congolais de père et de mère a passé toute son enfance à Bacongo, à Brazzaville. Il est allé au Lycée Technique du Premier Mai de Brazzaville, en technique commerciale, série G3. Il a étudié le droit à l’université Marien Ngouabi à l’INSEJAG. Ensuite, il a été fonctionnaire à la Banque commerciale congolaise.

Vous aviez été banquier dans le passé et vous aviez quitté le Congo, votre pays de naissance : Depuis quand vivez-vous en France?

J’ai quitté le Congo depuis 2003. Mais avant, je passais toutes mes vacances ici en France. Je vis en France depuis le premier avril 2003.

Quelles sont les professions qui ont été les vôtres quand vous êtes arrivé en France?

Lorsqu’on arrive dans ce pays, on n’a pas de papier dans un premier temps. Comme je ne pouvais pas rester dans l’inactivité, je me suis lancé dans la vie associative. Je me suis inscrit au sein de l’association de lutte contre l’illettrisme et l’analphabétisme où j’ai encadré les enfants en difficulté scolaire, des classes de CM1 et CM2, pendant deux ans.

Aujourd’hui vous avez embrassé les médias en présentant une émission culturelle : comment s’est effectuée la transition de la banque à la télévision?

J’ai commencé l’animation à Télé Congo en avril 1981. Tout en travaillant à la banque commerciale congolaise où j’étais conseiller à la clientèle, j’exerçais ma fonction de pigiste à la télévision. La transition de la banque à la télévision a été facile puisque j’animais tous les dimanches, l’émission Le Forum des Artistes avec Claude Alain Yakité et Ivi Mongali. Quand ils ont terminé leur mandat, et ont été remplacés par Freddy Kebano, j’ai continué l’animation avec ce dernier. J’ai donc, au total, passé trois ans à Télé Congo.

Pourquoi avoir choisi la musique et la lecture comme moyens d’expression?

Il n’y a pas eu de choix, la musique s’est imposée dans ma vie. J’ai aimé la musique depuis mon enfance, et à l’âge de dix ans j’étais déjà un nguembo accompli. Nguembo veut dire, chauve-souris, mais dans mon cas, le nguembo que j’étais montait sur les murs des bars pour observer les orchestres qui y jouaient et les personnes qui y dansaient. Faut-il vous préciser qu’il y avait deux catégories de nguembos ? Les nguembos mineurs ne pouvaient pas entrer dans un bar, c’était interdit par la loi. Mais il y avait aussi les nguembos majeurs qui eux, par manque de moyens financiers, montaient comme moi sur les murs, les étagères ou les arbres. Comme moi, ils regardaient les danseurs et les orchestres qui y jouaient.

Aviez-vous été séduit ou influencé par un animateur donné avant de vous lancer dans l’animation?

Si la musique m’a beaucoup influencé, dans le cadre de l’animation, je n’ai pas vu un animateur me donner le goût de faire ce que je fais actuellement. Je ne sais même pas comment je suis arrivé à être animateur de télévision. Une passion innée, certainement.

La musique et la lecture des arts inséparables pour vous?

La musique et la lecture sont des arts inséparables, il n’y a pas de pas entre les deux. Les deux me collent très bien.

 Vous souvenez-vous de votre première émission : qui est-ce qui vous a donné le bonheur de l’animer et quelles sont les leçons tirées de cette première présentation?

Ma première émission, je ne sais pas, à Brazzaville ou ici, je ne sais pas. Mais mes émissions radio et télévisée ont débuté en avril 1981 au Congo.  En France j’ai commencé le tournage des émissions avec des artistes en 2003.

Quelles furent les premières vedettes présentées?

Lors de mes premières émissions musicales, en France, j’avais présenté Pamelo Mounka, José Missamou. J’avais aussi monté un documentaire sur Jean Serge Essou, et continué sur Nino Malape, sans oublier Josys Tougangamani, Aurlus Mabele, Edo Nganga et beaucoup d’autres.

De l’ambiance musicale, vous avez sauté le pas en embrassant le monde littéraire : quel livre, quel auteur aviez-vous présenté en premier ?

Dans le cadre de la littérature, ma première émission littéraire fut L’heure de la lecture. Mais elle a un autre nom aujourd’hui : La voix des écrivains. La première émission fut tournée en 2017 à l’Astro Lab de Melin, une médiathèque de la mairie de Melin, qui est notre partenaire majeure. Notre premier invité fut Jean de Monarga, un poète congolais qui vit en France depuis de longues années. Il n’avait pas encore de livre, mais nous avions fait une lecture publique de ses poèmes avec des comédiens français, expérimentés dans la lecture des textes. 

Et depuis votre audience ne cesse de prendre du volume : les auteurs viennent-ils à vous ou travaillez-vous avec les éditeurs pour vous procurer les ouvrages?

Nous, La voix des écrivains, avons une très belle audience, en effet, parce que les gens vont sur la toile et visionnent nos émissions littéraires.  Puis, grâce aussi à la mairie de Melin, partenaire majeure, comme je l’ai signalé plus haut, nous enregistrons régulièrement nos émissions. Les éditeurs, la société des poètes français m’ont proposé un contrat de partenariat. La société des poètes français est devenue aussi notre partenaire et nous envoie des poètes, qui participent souvent à cette émission. Il y a également les éditions Langlois Cécile de Paris qui m’envoient des romanciers, des essayistes, etc. Les gens de la société civile appellent également pour présenter leurs nouveaux ouvrages. Je ne cherche plus mes invités.

Comment se préparent vos émissions?

Les musiciens m’appellent, je prépare le conducteur.  Dans l’émission Les Artistes Inoubliables, par exemple, il y a des séquences à respecter. Il n’y a pas de problème particulier mais ça prend du temps, car je reprends, j’efface quand parfois j’ai déjà rédigé le conducteur. Je reviens souvent sur ce que j’ai fait, en fait, tout dépend de l’inspiration. L’inspiration, j’aime le dire, est divine.

Les livres présentés sont-ils systématiquement d’actualité ou revisitez-vous le passé en présentant des « vieux » livres qui ont été des succès?   

Les livres présentés ne sont pas systématiquement d’actualité. Nous avons, bien sûr, les nouveautés de ceux qui viennent de publier leur ouvrage. Les écrivains me contactent et je présente les ouvrages. Je présente aussi les livres déjà sortis, vieux de deux ou trois ans, que le lecteur peut revisiter et que je commente auprès du public, de nos téléspectateurs.

Est-ce la même démarche pour la musique?

La démarche n’est pas la même, j’ai beaucoup plus d’émissions sur la musique : Monde Salsa, Les Artistes Inoubliables, l’émission appelée L’oreille de Denis, est devenue L’oreille du Mélomane. Non, la démarche n’est pas la même.

Avec le chroniqueur culturel Clément Ossinondé, vous aviez parlé de Franklin Boukaka : pourquoi ce chanteur quand le Congo, l’Afrique, regorgent de nombreux musiciens de talent?

Effectivement, j’imagine que vous aviez suivi l’émission que nous avions tournée avec le doyen Clément Ossinonde, dans Les Artistes Inoubliables, sur Franklin Boukaka. Nous avions déjà présenté une très belle émission, en 2016, sur Nino Malapet. En outre, en 2012, j’avais tourné sur Josys Tougangamani, le fondateur de l’orchestre Ballet les Anges, l’émission est disponible sur la toile. Il n’y a pas que Franklin Boukaka. Effectivement, notre pays regorge de beaucoup de musiciens de talent comme Pamelo Mounka, José Missamou, Aurlus Mabele, Edo Nganga qui ont fait l’objet de divines émissions. Un documentaire dédié à Jean Serge Essou est aussi présent sur la toile. Maintenant, je tourne une émission sur San Petro qui vient de reprendre toute la discographie des œuvres complètes de Pamelo Mounka.

Vous aviez aussi présenté le nouveau livre de Ghislain Joseph Gabio,  journaliste et écrivain congolais Dans le rétroviseur de ma vie : comment s’est fait le contact?

Ghislain Joseph Gabio est une star, un grand monument des médias congolais. Moi, je le connais et c’est normal même si lui ne me connaissait pas. Quand Nganga Edo est mort, (un grand musicien du Congo Brazzaville, ancien de l’orchestre Bantous de la Capitale), j’ai tourné une émission nommée Edo Nganga, l’éternel. Il fallait des gens pour témoigner : j’ai eu l’artiste Sammy Massamba, qui a accepté de témoigner volontairement. D’autres comme Cosmos Mountouari, Colonel Jacques Ongoto, Michel Rapha, le trompettiste des Bantous, Boni Otsoua et l’enfant de Célestin Nkounka, Celio de Cambridge, m’ont donné leur témoignage. Quand j’ai rencontré le Colonel Kabala, il m’a alors conseillé d’interviewer Ghislain Joseph Gabio : « Qu’il témoigne dans cette émission, je vais te mettre en contact avec lui, je vais le prévenir pour lui dire qu’il y a un jeune qui va t’appeler.» Monsieur Ghislain Joseph Gabio m’a reçu, vraiment humblement : «Vous voulez que je témoigne?» me dit-il, «Oui» fut évidemment ma réponse!

Ensuite?

Je lui ai posé une série de questions sur Dans le rétroviseur de ma vie. J’ai monté l’émission et l’ai mise sur la toile. Ghislain Joseph Gabio a été ravi de mon travail. Il a reconnu mon talent tout en me recommandant de mieux faire. Et il a commencé à me prodiguer des conseils. Voilà, et depuis, il est devenu mon Oncle!

Il a ensuite découvert que j’animais aussi des émissions littéraires et il a saisi cette occasion pour me parler du nouveau livre qu’il venait de publier. Et a demandé de passer à mon émission. Il y a un travail en amont et nous avons fait ce travail ensemble. L’émission est passée et elle a connu un grand succès. Depuis lors on ne s’est plus quitté, même s’il est reparti au Congo.

Lisez-vous tous ces ouvrages avant de les présenter au public?

Effectivement, je dois lire tous les livres. Sinon comment faire mes fiches si je ne lisais pas les livres? Vous savez, quand je reçois quatre invités, ce sont quatre livres que je lis également, raison pour laquelle j’anime seulement une fois par trimestre cette émission du livre. La voix des écrivains, n’est pas une émission mensuelle ou hebdomadaire, c’est une émission que j’anime une fois par trimestre. J’ai plusieurs casquettes! Je fais trop de choses à la fois. Donc, quand on m’envoie un livre, je le lis, je fais mes fiches en fonction de ce que j’ai lu, et alors je prépare mes questions. 

La lecture électronique est-elle un frein à votre émission?

Depuis que je suis ici, je ne me focalise pas sur la lecture électronique, je ne l’ai pas encore fait jusqu’à présent. J’utilise toujours la version papier. Je ne sais pas comment vous répondre : ça ne me plaît pas du tout.

Aujourd’hui avec la pandémie : vous sentez-vous toujours maître de votre émission ou regrettez-vous le contact direct?

Ah, bien sûr, le public me manque. Ce contact direct, cette chaude présence humaine, est bien nécessaire. Lorsque nous tournons ces émissions, dans la salle que nous avons au niveau de la maison des associations, ici à Melin, il y a un monde fou. Quand j’anime dans cette salle, on a besoin de cette chaleur humaine qui nous manque aujourd’hui. Je suis obligé de tourner de façon virtuelle depuis mon studio Spiritou (sobriquet de Jean Serge Essou), l’ambiance de la salle me manque. Je ne suis pas sûr de reprendre nos émissions dans la salle en cette année 2021 qui est l’année de la vaccination, peut-être en 2022.

Et si vous nous parliez de cette passion qu’est la vôtre de la lecture et de la musique?

J’ai deux passions la musique et la lecture. Mais la musique d’abord. Cependant la passion littéraire est un peu tardive. Il y a à peine dix ans que je me suis lancé dans la littérature. Tout ce que je fais, je le fais par passion. J’ai même pitié de la gloire, je ne le fais pas pour que je sois vu, non. Je n’ai pas besoin de cette visibilité. Mon problème, c’est de faire ce que j’aime faire. Et dans la vie, il faut faire ce que l’on sait faire. Il ne faut pas faire, ce que l’on ne sait pas faire.

La musique et la lecture vous accompagnent donc depuis toujours?

La musique a toujours, toujours baigné toute mon enfance. Au lycée technique, nous avions créé un orchestre amateur Le SHAKE. J’ai fait partie de cet orchestre et je chantais. Auparavant, j’avais appris à jouer du saxophone, du saxo alto, mais mon père ne voulait pas que je fasse de la musique. Il avait raison, sinon je n’allais pas réussir dans mes études, la musique allait me dévorer. La passion de la littérature est arrivée il y a seulement dix ans. Mais quand je vois, les poètes, les romanciers, les essayistes, pour moi c’est de la magie parce qu’ils écrivent des choses extraordinaires. J’ai essayé d’écrire un seul livre, sur Pamelo Mounka, j’ai tout de suite abandonné, peut-être, vais-je reprendre l’écriture de cet ouvrage, un peu plus tard. Je préfère commenter les livres, les présenter. Comme disait Borges, certains se vantent de ce qu’ils ont écrit, et moi, je suis fier de ce que j’ai lu.

Un souhait, un conseil?

D’abord, j’ai deux passions comme vous le savez! Cependant, j’aimerais que tout marche, qu’on nous lise, qu’on nous visionne tout ce que nous faisons tous, qu’on nous lise, découvre, qu’on visionne tout ce que nous réalisons, tout ce qui est culturel, parce que, comme disait de Gaulle  « La culture domine tout » et j’ajoute qu’un « Homme sans culture, est comme un zèbre qui n’a pas de rayures! »

Propos recueillis par Marie-Léontine Tsibinda