ULRICH BAKOUMISSA NGOUANI – Elle est le souffle qui fait vivre l’âme

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

ULRICH BAKOUMISSA NGOUANI – Elle est le souffle qui fait vivre l’âme

Ulrich Bakoumissa Ngouani est écrivain et enseignant-chercheur du Congo-Brazzaville. Il fait de la poésie son mode de vie. Il saisit toutes les occasions qui se présentent à lui pour participer à des rencontres où la poésie commande le rassemblement des poètes : anthologies, dédicaces ou autres. Son poste d’enseignant de français, il enseigne à l’Ecole internationale Turque Maarif de Brazzaville, lui donne de partager cette passion avec les élèves de ses classes. Il a un pseudonyme : Ulrich de Dieu.

Z-Ulrich votre surnom a-t-il une signification particulière ?

Bien sûr que oui. Je suis le dernier degré de l’inspiration. Hier, dernier rejeton de sa patrie, mais aujourd’hui devenu le remède qui repanse les maux qui caractérisent l’ère en panne sèche d’inspiration qui tue l’art de l’extrême contemporain.  Si Z est la dernière lettre de l’alphabet français, cela démontre le dernier degré de maturité de la création d’où découle la lumière de l’éternité, Dieu, ainsi se résume ce pseudonyme Z-Ulrich de Dieu. S’il y avait encore une autre lettre à sa place je choisirai celle-ci. Peut-être que vous allez me proposer une autre pour que je me reconvertisse !

Comment êtes-vous devenu poète ?

Ah ! Cette affaire d’adjectif attribut qui fait toujours intervenir un rectificatif. La lecture, à mon avis, demeure le moyen de se familiariser avec les grands auteurs français, espagnols, québécois, italiens et congolais que je me réserve d’ailleurs de citer pour des raisons qui sont miennes. Ces auteurs qui me font plonger dans l’univers de la créativité par leurs écrits ont ressuscité ce don de poète qui somnolait en moi. Ceci dit, je ne suis pas devenu poète, mais je suis né poète.

Pensez-vous que la poésie a un rôle à jouer dans nos vies ?

Elle a pour rôle d’exprimer au monde toutes nos douleurs, joies et envies qui résident au fond de notre cœur pour soulager l’âme et l’esprit. Mais aussi, de recommander l’amour là où règne le désamour, la fraternité là où règne la division, l’unité là où fourmillent les clans, l’égalité là où règnent les injustices, la foi là où règne la perversion et tout ce qui va avec.

Peut-il y avoir une vie sans poésie ?

NON, je ne puis vivre sans la poésie. Puisque la vie est belle en qui tout homme se confie d’autant la poésie est belle, qui aimerait vivre sans les merveilles de la vie ? La poésie fait partie de moi au même titre que mes jambes, mes bras ou mes omoplates. Elle est le souffle qui fait vivre l’âme.

Vent aux quatre saisons et Les pas du vent, sont deux de vos recueils publiés aux éditions Renaissance Africaine en 2019…

Effectivement ! J’ai coutume de les dénommer Bienveillant et Bienveillante où chaque lecteur signe un pacte de lecture à l’écriture joyeuse et poétique qui relaxe.

Deux recueils publiés la même année, n’est-ce pas trop donner ?

A première vue l’on peut partager votre avis dans la mesure où souhaiter aller de l’avant sans établir au préalable un plan d’action mène à l’échec. A la deuxième vue, mon cas est très différent, publié deux recueils en même année est pour moi un moment de stopper d’abord avec les publications pour me consacrer à la rédaction de ma thèse de doctorat unique. Il était difficile pour moi d’être à cheval : écrire ma thèse qui n’est pas une fiction mais un travail scientifique et créer de belles lettres.

Pouvez-vous nous les présenter ?

Bien sûr que oui. Premièrement Vent aux quatre saisons que je dédie à Bienveillant, mon jumeau et Bienveillante, ma jumelle s’ouvre par l’épigraphe du grand écrivain français Paul Valery en ces termes Le vent se lève. Il faut tenter de vivre, compte 58 poèmes. L’œuvre contient 86 pages à l’exception de son vestibule paratextuel. L’idée générale se résume à travers la poésie épiphanique Vent aux quatre saisons, comme démontrent ces vers :

« Il souffle sans cesse dans ma vie  /Ce vent étoilé aux éclats de bonheur /Ce vent au feu ardent d’échec /Ce vent sec qui enfante l’espoir /Ce vent à la mélodie d’amour  /Ce vent qu’illumine mon être /Ce vent aux quatre saisons /Il me fait traverser des tempêtes de regrets /Des Monts habillés de pierres pleines d’amour /Des ondes de mer vêtues de patience /Où  j’embrasse l’espoir incontestable /Il me fait traverser des fleuves humanistes /Par le vent en érudition parfumé d’espérance /Pour que je rassemble les hommes/ Eparpillés sur l’étendue de ma terre noire /Par la fièvre du tribalisme, racisme et régionalisme (…) », Vent aux quatre saisons P.72-73.

Deuxièmement Les pas du vent que je dédie à ma mère Makenda Alphonsine, celle qui a pu couvrir la nudité de notre pauvreté de la croix de ronces, compte 53 textes. Ce recueil est la continuité du souffle vertical poétique qui gouverne Vent aux quatre saisons. L’on ne saurait le comprendre sans pourtant commencer par ce dernier. Il se focalise sur l’idée selon laquelle les traces du vent qui se calquent sur les canaux de nos narines sont des empruntes existentielles qui enfantent sur la peau de notre esprit la lumière du bonheur, stabilité. Il faut noter que je n’ai pas voulu subdivisé son recueil en tome ce qui lasserait le lecteur dans sa pacte de lecture, car une poésie doit se lire d’un trait. Comme qui dirait après la pluie vient le beau temps, je dirais après le vent vient la stabilité. Le vent qui a râpé violemment dans ma vie m’a offert la stabilité, l’unité nationale. Il se résume en ces vers :

« J’entends de loin tes pas /Sans orage ni turbulence de tes talons /Je ressens de plus près ta présence ô vent ! D’une silhouette au ciel bleuâtre /Au regard radieux tel un lampadaire /Je mire alors de plus proche ton sourire gentil /Au bord du Fleuve de mes puissants baobabs /Fleuve où se baigne l’espérance de notre avenir serein /Fleuve où on mire dans son miroir la vie puissante ornée de l’unité nationale » Les pas du vent, p.22.

Se focalisent-ils sur un seul ou plusieurs thèmes ?

Avant de vous dire quelque chose sur ce point je me fais le devoir de vous partager cette image : la locomotive seule ne peut former un train, il lui faut des wagons. Ceci dit, mes recueils ne se focalisent pas sur un seul thème mais divers thèmes qui sont à l’origine de diverses thématiques. Si l’homme reste au centre de toute chose dans ces recueils, il était important pour moi d’aller jusqu’au fond de sa pensée et par la suite découvrir les maux qui le dépravent durant son existence abrégée sur la terre. A l’instar des thèmes abordés dans ces recueils : l’unité, l’égalité, la misère, l’enfance, la folie, la mort, la débauche, le tribalisme, le régionalisme, le racisme, le fleuve, la solidarité…

 Quelle connotation donnez-vous au vent qui souffle dans les deux recueils ?

Dans ces deux recueils le vent se conçoit sous deux angles d’une part la souffrance, le désespoir, la lutte continuelle, l’injustice, le tribalisme, la présitocratie, l’aristocratie, le mal-être, d’autre part, l’espoir, l’amour, le messager, la stabilité, la paix, l’unité, le bonheur. Pour le dire vite, le vent fonctionne de façon antinomique proposant au lecteur le côté positif et négatif de la vie du poète dans sa marche pleine des hics vers le chemin du bonheur, de la tranquillité.

Doit-on y voir par là un besoin de prendre vos ailes et vous envolez loin de ce monde en déliquescence ?

Effectivement ! Le monde devenu immonde n’offre qu’à l’homme des biens éphémères, des dieux étrangers, des célébrités à court terme, des amours conditionnées, le désamour à perpétuité. Et de par mes ailes je m’envole loin de ce monde en ruine en semant l’amour où fourmille la haine, la paix aux esprits ébouriffés où fourmille la guerre, la fraternité où fourmillent les clans, l’unité nationale où fourmillent le tribalisme et le régionalisme. Et communiquer au monde un amour qui va au-delà des frontières, des races, des peaux car, tous nous sommes d’Humanité.

À part ces deux recueils, vous avez aussi écrit des textes pour le compte de plusieurs anthologies de poésie. Pouvez-vous nous les citer ?

Bien sûr que oui, alors sans plus tarder on a :

* Anthologie intergénérationnelle congolaise, Edition Renaissance Africaine, Paris, 2018. (Poésie).

* Anthologie Cordon Ombilical, Edition Kama Gold, Bénin, 2019. (Poésie).

* Dis à la nuit qu’elle cache son visage, anthologie de poésie multilingue français-langue du Congo, L’Harmattan, Paris, 2019. (Poésie)

* Poèmes à un jeune soldat inconnu, recueil en hommage aux soldats disparus, Editions Cauris, Bénin, 2020. (Poésie).

* Anthologie, Les mots face aux maux À  l’ère de la Covid-19, Edition Renaissance Africaine, Paris, 2020. (Poésie).

* Anthologie des écrivains congolais, Du chaos du Coronavirus à l’éclosion d’un nouveau monde, sous la direction de Yvon Wilfride Lewa-Let Mandha, Edition LMI, Pointe-Noire, 2020. (Poésie).

*CORPSES OF UNITY, An Anthology of Poems, Cadavres de l’unité, sous la direction de Nsah Mala et Mbiza Chirasha, Edition Vita Book, Nairobi, 2020.

Peut-on connaitre la raison de votre participation à ces ouvrages collectifs ?

Tout d’abord élargir ma famille littéraire en faisant connaitre le langage de ma solitude envers les autres qui ne me connaissaient pas. Ensuite, marquer ma présence dans la famille des Lettres. Enfin, gagner la phratrie de nos aînés poètes et écrivains en attirant leur attention : au fin fond du continent de l’inspiration qu’il y a des poètes talentueux qu’il faut soutenir afin qu’ils publient leurs propres œuvres.

Estimez-vous y avoir gagné en visibilité ?

Je dirai non si ce n’est que l’humanisme des autres qui pensent comme moi qu’on peut sauver aussi le monde à partir des lettres qui se conçoivent ici comme nos armes défensives.

Parlez-nous du Prix de cinq continents de l’association Culture elongo dont vous êtes membre de comité de lecture depuis 2017…

Créé par l’Organisation Internationale de la Francophonie -en sigle OIF- en 2001, le Prix des cinq continents permet de mettre en lumière des talents littéraires reflétant l’expression de la diversité culturelle et éditoriale en langue française sur les cinq continents et de le promouvoir sur scène littéraire internationale. Dix œuvres finalistes sont présélectionnées par cinq comités de lecture comme l’association Culture elongo (Brazzaville, Congo). Le ou la lauréate est choisie par le jury international, présidé par Paula Jacques et composé d’autres membres à l’instar de Wilfride N’Sondé (Congo). Ce prix est remis au cours du dernier trimestre de chaque année. En plus de la dotation de 10000 euros, le lauréat bénéficie d’un accompagnement promotionnel pendant toute une année, l’OIF assurant sa participation à des rencontres littéraires, foires, salons internationaux identifiés de commun accord avec lui.

Un mot sur le prix de « Plume et Voix » organisé par Lyricommane dont vous êtes lauréat en 2020 ?

Je salue à cœur joie et grand cri d’espoir ces genres d’initiatives qui font vivre la littérature congolaise voire la plume de « la brazzakinoiserie. » Alors je me fais le devoir de dire sans hésitation « Je suis fier d’être le lauréat de ce concours » qui n’était pas facile à remporter. Merci pour le poète Lyricommane sans oublier Sonic Action.

En lisant votre biographie, il est écrit que vous œuvrez pour la promotion, l’émergence de la littérature congolaise en particulier. Quels sont les moyens que vous déployez ?

J’œuvre pour l’émergence de la littérature congolaise quand je porte ma casquette d’enseignant. En ma qualité de Professeur certifié de lycée, je parle longuement des œuvres de cette littérature dans les classes où j’interviens comme professeur de français. Je communique aux apprenants la grandeur de cette plume de maturité qu’incarne la littérature congolaise par le biais des auteurs comme Jean Malonga en parlant de Cœur d’Aryenne, Guy Menga avec  L’affaire du silure, Sony Labou Tansi dans La vie et demie, en passant par Henri Lopes et Le Pleurer-Rire, Jean Baptiste Tati-Loutard dans Les Chroniques Congolaises. Je participe aussi aux clubs de lecture qui font montre de la bonne renommée de cette littérature, aux gourmandises poétiques, à la dédicace des livres tout en déclamant les textes de l’auteur concerné et en participant dans les anthologies qui chantent l’unité nationale de par cette littérature.

 Pensez-vous avoir atteint vos objectifs ?

Je dirai non. Si chaque jour est un nouveau défi qu’il faut relever, je pense que n’ai pas encore atteint mes objectifs. D’autant plus qu’un objectif clos suscite toujours un nouveau défi. Je continue sans trêve de communiquer au monde en général et à la littérature congolaise en particulier la part de la lumière altière, d’apaisement de maux qui résident au fond de mes entrailles, jusqu’au jour où la trompette du royaume des ombres annoncera mon voyage vers l’éternité.

Sur l’échelle de 1 à 10, quelle note donneriez-vous à la littérature congolaise actuelle ?

08/10. Elle doit rechercher sa mémoire collective perdue depuis un certain temps qui court follement par la haine.

Pour terminer, si Z-Ulrich lecteur pouvait parler à Z-Ulrich, que lui dirait-il ?

Il lui dira simplement, Z-Ulrich soyez cet artiste qui en lui :

S’achèvent le tribalisme et le régionalisme,

Le racisme et la xénophobie

La haine et le désamour,

Et

Fourmillent l’amour et la vérité,

L’altérité et solidarité

La foi et fraternité

Pour ne pas être une voix sans identité

Qui peut embrocher l’âme du lecteur

Que suis-je.

                     Propos recueillis par Arthur Fred Mouanda Kibiti