MOUAND FRED KIBITI – À malin, malin et demi

Marie-Léontine Tsibinda Bilombo

MOUAND FRED KIBITI – À malin, malin et demi

MOUAND FRED KIBITI – À malin, malin et demi  –  Nouvelle

 « Qui excite des tisons, récolte le brasier ».

La poigne de ce dicton tiré de la sagesse populaire kamalaise, sans nul doute, à jamais hantera les nuits du sergent Alinga Makambo, « cadre » de la police nationale comme il le claironnait si bien sur tous les toits de Malabu la capitale.

L’affectation était certes grinçante pour plusieurs, mais lui, le sergent Alinga Makambo s’y adonnait avec le plus grand plaisir. « Tant pis pour les jaloux, ils peuvent aller voir dans leur susceptibilité si j’y suis », tel un leitmotiv, ces mots revenaient fréquemment dans chacune de ses phrases énoncées avec la rage de cet orgueil poussant les arrivistes à résumer le monde à leur cynisme.
Et cela, c’était sans détour ni état d’âme puisqu’il habitait un pays où lorsqu’on avait un « Poteau» devant soi, on se parait à l’occasion de cornes et de plumes pour narguer le monde.

N’avait-il pas raison ? Dans les veines de l’une de ses nièces coulait le sang d’un ancien directeur adjoint de la police, celui-là même à l’origine de son intégration dans les rangs de la police en dehors du canal officiel de recrutement sans que quiconque ne lève son petit doigt pour dénoncer ce fait inaccoutumé sous d’autres cieux. Il en était ainsi au Kamala, le pouvoir ouvrait les portes à tous les excès sans modération.

Ainsi dans ce copinage sans nul pareil ailleurs, lui, Alinga Makambo, dont la réputation de voleur à la tire avait dépassé les limites du marché central de Malabu, où il excellait, devint brigadier de la police nationale. Un rôle nouveau dont il s’acquittait avec un zèle surprenant, quelquefois outrancier lorsque son naturel chassé revenait au galop frapper à la porte de son cœur.
Chaque occasion devenait alors pour lui, comme un motif d’extorquer des fonds à tout objet animé ayant le malheur de croiser on chemin. Et comme le malheur des uns fait le plus souvent le bonheur des autres, la pandémie de grippe à coronavirus qui venait d’entrer avec fracas dans le monde et particulièrement au Kamala, avait réveillé son appétit d’ogre.

En effet à la suite du déconfinement partiel décrété par le gouvernement dans le pays, le port du masque avait été rendu obligatoire dans tous les espaces tant publics que fermés. Et le non-respect de cette mesure salutaire à plus d’un titre, condamnait le réfractaire à une amende de 10.000 francs kamalais payables au trésor public. Ce qui avait redoublé le zèle des policiers lesquels voyaient par-là, une occasion unique de renflouer les poches de leurs treillis au détriment de ceux qu’ils considéraient comme des « cabris égarés ».

Grand spécialiste en la matière, le sergent Alinga Makambo était entré dans la danse par la grande porte. Chaque coin de rue voyait passer son ombre à la recherche d’une proie sans masque.
Et par bonheur, après une chasse infructueuse à travers les rues sinueuses du quartier de la Paroisse, l’occasion s’était présentée à lui : un homme du troisième âge marchant dans la rue sans masque de protection. Sans tergiverser, le félin sauta sur son butin :
– Papa, votre masque, il est où ?
– Ah, mon fils, excusez-moi, je l’ai oublié en sortant et puis j’habite à côté. J’habite juste à côté pour acheter du pain.
– Et alors que voulez-vous que ça me fasse, c’est le masque ou 10.000 francs.
– Vous avez raison mon fils, mais excusez-moi pour aujourd’hui.
– Il n’y a pas de pardon possible. La loi c’est la loi.
– Je comprends. Mais s’il vous plaît, tenez deux mille francs.
– Deux mille francs ? Pour qui vous me prenez… ? J’ai plus que ça, moi !
Joignant la parole à l’acte, il sortit de sa poche deux billets de dix mille francs kamalais qu’il étala devant les yeux effarés du pauvre vieil homme.
– Vous comprenez que je me moque pas mal de vos deux mille francs. Allons au poste !

Et sous un soleil qui ne rigolait pas, le vieil homme suivit son bourreau jusqu’au poste de police situé à cinq-cents mètres du lieu de sa capture. Malheureusement deux heures après, il était toujours là, abandonné dans son coin par son tourmenteur, l’air dubitatif.
Soûlé par cette méprise dont il était l’objet de la part d’un représentant de la loi, l’infortuné se mit à rouspéter énergiquement. Une attitude mutine qui fit sortir de son bureau, le commissaire de police arrivé quelques temps plus tôt. Ce dernier se dirigea droit vers le vieil homme.
– Que se passe-t-il, papa ? Pourquoi êtes-vous là ?
– J’y ai été emmené par un de vos éléments, chef.
– Et pour quelle cause ?
– Je suis sorti de chez moi sans masque chef, acheter du pain… Regardez-moi mon fils, je suis asthmatique et la boutique est juste à deux pas de chez moi. Je l’ai fait comprendre à votre élément et il n’a rien voulu savoir.
– Je vois, papa. Mais vous savez que le port du masque est obligatoire.
– Oui, chef !
– Il y va de votre santé et de celle de tout le monde. Mais ce n’est pas grave, vous pouvez rentrer mais la prochaine fois, tachez d’en mettre quand vous mettez les pieds dans la rue. Même si cela ne vous prend que deux minutes.
– Oui, chef, merci mon fils, mais…
–  Que se passe-t-il, papa ?
–  Demandez à votre agent de me rendre mes vingt mille francs…
–  Comment ?
–  Oui, chef, il m’a pris mes deux billets de dix mille francs.
À ces mots, le commissaire de police entra dans une colère noire.
–  Sergent Alinga !
–  Oui, mon commissaire !
–  C’est ce que vous faites maintenant, hein ? Vous dépouillez maintenant les gens ? Un vieil homme pareil, mais regardez-vous !
–  Mais mon commissaire, je ne l’ai pas fait…
–  Je n’ai pas besoin de le savoir, rendez-lui son argent. Un point c’est tout !
–  Mais mon commissaire, ce n’est pas vrai…
C’est à ce moment que le vieil homme qui s’était levé subitement prit la parole et lança à la volée :
–  Croyez-vous que je mente à mon âge, chef ! si c’est faux, regardez dans sa poche droite, il y a fourré les deux billets.
–   Alors sergent, si c’est faux, sortez tout ce qu’il y a dans cette poche !

Mouillé comme une plume, le sergent Alinga Makambo qui n’en revenait pas s’exécuta mollement. Il ouvrit sa poche et vida son contenu : les deux billets verts de dix sur lesquels le vieil homme sauta avidement avec un air moqueur qui semblait dire : « À malin, malin et demi » !

Une nouvelle de  Fred Arthur Mouand Kibiti, in La BDI –  25/06/2020.

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